Son film H?liopolis, en pr?paration depuis quatre ans, sera enfin projet? dans les salles apr?s le confinement. Dans cet entretien, le r?alisateur revient sur ce projet de longue haleine, sur sa transition du petit au grand ?cran, et la s?rie Achour El-Acher, qui devrait revenir au prochain Ramadhan.Libert? : Votre premier long m?trage H?lipolis est sur le point d'?tre projet?. Pouvez-vous nous parler des derniers pr?paratifs avant sa sortie '
Dja?far Gacem : Le film est pr?t, on attend juste que la crise sanitaire actuelle se dissipe. ? partir de l?, on organisera l'avant-premi?re, mais mon film est pr?t depuis mars. Malheureusement, la programmation de son avant-premi?re a co?ncid? avec la pand?mie. Et pour revenir au film, le tournage a eu lieu un peu partout en Alg?rie : A?n T?mouchent, Sidi Bel-Abb?s, Tlemcen, Alger...
?a a pris du temps, ?a a ?t? assez lourd comme projet, c'?tait mon premier opus et je souhaite qu'il ait un bon ?cho aupr?s du public. Quatre ans c'est le temps qu'il m'a fallu pour ?crire l'histoire. J'ai eu l'accord en 2012, dans le cadre du 50e anniversaire d'ind?pendance. Je devais constituer un cahier des charges par rapport au film.
Le sc?nario avait pris ?norm?ment de temps parce qu'il fallait faire des recherches. N'emp?che qu'H?liopolis est une fiction bas?e sur des faits s'?tant produits en 1945. Je ne voulais pas faire un film sur ce qui s'?tait pass? le 8 Mai 1945 ? S?tif, Guelma et Kherrata, c'est ?norme. Il faudrait un documentaire. Nous ?tions trois personnes ? avoir ?crit le sc?nario : un bin?me de Annaba et moi-m?me. Nous sommes rest?s assez longtemps sur l'?criture.
Nous avons fait 20 versions pour aboutir au sc?nario final. L'autre souci ?tait que je n'avais pas les moyens financiers n?cessaires pour commencer, il fallait que j'attende d'avoir une petite rallonge financi?re. En 2016, nous avons commenc? les pr?parations, puis en 2017 et 2018 c'?tait le tournage. En 2019, la post-prod, et c'?tait aussi le Hirak. Cela avait perturb? mes plans et les allers- retours ? l'?tranger, parce qu'il y a des laboratoires qui n'existent qu'? l'?tranger par rapport aux mixage, musique, ?talonnage, etc.
Dans votre film, il y a une opposition id?ologique entre les personnages du p?re et du fils pendant la colonisation...
Oui, le pitch est l?, le p?re ?tait ce qu'on appelait ? l'?poque un assimilationniste. Un p?re de famille et riche propri?taire terrien, fils de ca?d, m?me si lui-m?me ne fait plus partie du ca?dat.
Il croit en l'empire de la France ? travers les id?es de Ferhat Abbas, qui, ? l'?poque, pr?nait l'assimilation et les droits ?gaux entre juifs, musulmans et fran?ais. ? c?t?, on a son fils qui voit les choses diff?remment. Il int?gre le PPA de Messali El-Hadj, qui ?tait interdit ? l'?poque. On vit un conflit familial et id?ologique autour d'un conflit colonial.
? travers les personnages du p?re et du fils, comparez-vous les visions des figures qu'?taient Abbas et Messali '
Non, du tout ! En tant que r?alisateur, j'ai la conviction que la fiction fait avancer la v?rit?. Je voulais juste souligner qu'? l'?poque il y avait des courants messalistes et ceux de Ferhat Abbas. Il ne faut pas oublier que ce dernier quand il a ?crit le Manifeste des Alg?riens, il commen?ait ? surfer sur les id?es messalistes. ? un moment, les deux hommes ?taient sur la m?me longueur d'onde.
Il n'y avait plus de contradictions dans leurs pens?es. Ferhat s'?tait ralli? ? cette id?e quand les Am?ricains, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avaient demand? ? ce que les pays colonis?s soient lib?r?s. Ferhat Abbas ?tait peut-?tre na?f, mais il a surf? sur une pr?tendue aide am?ricaine. Il s'?tait plant?, mais il a ralli? la cause messaliste, alors que Messali ?tait ? cette ?poque emprisonn?.
Mais ?a, ce n'est pas ce que je veux montrer. Je le montre en arri?re-plan. H?liopolis est un film tr?s contextuel, dans le sens o? ma cam?ra n'est ni juge ni partie, m?me si je suis partie musulmane. J'ai tout fait pour rester neutre et voir pourquoi certains musulmans de l'?poque, comme le p?re en question, se sont positionn?s en faveur de l'empire fran?ais.
Je laisse les choses se faire. Je n'?tais pas observateur de l'histoire, au contraire je la vivais, et ma cam?ra ?voluait en m?me temps que les personnages. Le spectateur verra ? un moment donn? les jugements et les d?cisions que prennent le p?re, le fils ou les colons. ? certains moments, on se dit : il aurait fallu de peu pour que la marche n'ait pas eu lieu ou que Ferhat Abbas change d'avis. Si j'?tais dans une position de jugement, je ne serais pas all? loin, et mon film n'irait pas loin dans les festivals.
Ce que je souhaite est que mon film soit vu aussi par des ?trangers, pour montrer une page tr?s importante de l'histoire coloniale alg?rienne qui a ?t? abandonn?e et oubli?e par tout le monde. M?me l'Alg?rie ne parle pas des ?v?nements du 8 Mai 1945. Si on pose la question ? un jeune d'aujourd'hui, il va dire 45 000 morts, insurrection des musulmans, etc. Quelles sont les causes qui ont abouti ? ce drame et qui ont fait que, 9 ans apr?s, la guerre d'Alg?rie ?clate ' Du c?t? fran?ais, moi je n'en veux pas ? la France. C'est normal que la Ve R?publique oublie ce pan de l'histoire qui n'est pas ? son honneur.
Par contre, nous Alg?riens, ayant ?t? victimes de ?a et les milliers de morts incin?r?s dans des fours ? chaud d'H?liopolis, d'o? le titre du film, on n'en parle pas. C'est malheureux pour notre r?volution. Mon film r?pond ? ce genre de questions, mais honn?tement j'ai ?t? tr?s modeste dans ma fa?on de sugg?rer les atrocit?s, je n'ai pas voulu aller plus loin, parce que la r?alit? a ?t? plus forte que ma fiction. Je laisse sugg?rer que ?a a ?t? un tournant dans l'histoire de l'Alg?rie moderne.
Evitez-vous de montrer explicitement la violence coloniale '
Si, la violence est montr?e, mais n'est pas l'essentiel du film. Je ne voulais pas la mettre au centre, parce que trop de violence tue la violence. De toute fa?on, la violence du 8 Mai 1945 a dur? au moins trois semaines ? un mois. C'?tait d'apr?s ce que j'ai lu, et les t?moignages de gens qui ?taient vivants, digne d'un Holocauste ce qui s'est pass? en Alg?rie.
On en parle peu, mais il y a eu des ?purations ethniques et les enfumades du g?n?ral Bugeaud. Il y avait des milliers d'Alg?riens d?cim?s. Dans mon film, il n'est pas question d'ouvrir une plaie, mais de dire qu'ensemble, on peut avancer, mais on n'oublie pas.
Comment se fait la passerelle entre la r?alisation pour la t?l?vision et pour le grand ?cran '
J'ai ?t? form? en Alg?rie et mes formateurs sont tous des cin?astes. La plupart ne sont plus de ce monde, mais j'ai eu la chance d'avoir ?t? form? en tant que technicien dans une ?cole par de grands chefs monteurs, des op?rateurs de prise de vue, des directeurs de photographie, des r?alisateurs. Quand je r?alisais pour la t?l?vision, j'avais toujours eu cet esprit cin?matographique pour ma mise en sc?ne et ma fa?on de travailler.
Je ne dirais pas que je n'ai pas eu de probl?mes pour la r?alisation de mon long m?trage, bien au contraire, mais j'ai ?t? bien entour? et j'ai beaucoup appris sur comment tourner une sc?ne de cin?ma. Mais en v?rit?, il n'y a plus de grandes diff?rences entre les deux genres en ce moment. Avec les plateformes Netflix, les s?ries t?l?, c'est du cin?ma carr?ment, donc pour la vision et la r?alisation, la mise en sc?ne aujourd'hui est quasi commune, c'est juste que la t?l?vision c'est un public qui n'est pas averti.
C'est une consommation plus rapide, nous avons en face de nous un "client" qui veut que ?a aille plus vite. Nous sommes oblig?s de sacrifier un pourcentage de qualit? pour que le produit soit disponible, contrairement au cin?ma o? on a cette notion du temps qui ne nous fait pas d?faut, bien au contraire, qui nous donne plus de libert? et de temps de pr?paration pour le tournage.
Comment se d?roulera l'avant-premi?re de votre film '
L'avant-premi?re mondiale aura d'abord lieu en Alg?rie. Il y aura ensuite une distribution dans les salles et, pourquoi pas, sa projection dans des festivals internationaux. Mais ce sera au producteur, le CADC (Centre alg?rien de d?veloppement du cin?ma, ndlr) de s'en occuper.
Vous avez laiss? entendre que la distribution du film ? l'?tranger pourrait ?tre compliqu?e, du moment o? il n'y a pas de coproducteur ?tranger...
Je ne suis pas le minist?re de la Culture ni le CADC. Dieu sait combien je suis en train de me battre pour que le cin?ma revienne ? ce qu'il ?tait dans les ann?es 1970 avec Lakhdar Hamina. Le cin?ma alg?rien avait une dimension internationale. Aujourd'hui, nous souffrons d'une repr?sentativit? et d'un climat m?diocre pour le cin?ma malgr? toutes les bonnes volont?s du pr?sident de la R?publique et du gouvernement, ?a reste pauvre.
Il n'y a que des paroles. Je souhaite qu'il y ait des faits. Pour expliquer le cas de mon film, c'est un produit alg?rien ? 100%. Je n'ai pas eu de coproducteur ou de distributeur international. Quand on a un film comme ?a, il est tr?s difficile de le faire sortir, je ne parle pas des festivals, mais le faire passer dans des salles, il faut qu'il y ait des producteurs ou distributeurs. Aujourd'hui, l'Alg?rie n'en dispose pas.
C'est le CADC, le producteur, qui prend en charge sa distribution ici et ? l'?tranger. Mais moi, ?tant jaloux de mon film, j'essaye d'aider, de pousser des portes et d'essayer de trouver des formules pour faire en sorte que mon film soit vu ? l'?tranger. Pour cela, je dois toujours passer par le CADC pour avoir un accord, sans ?a, je ne peux rien faire. Officiellement, ce n'est pas mon film mais celui du CADC.
Le CADC travaille-t-il dans ce sens pour pouvoir l'exporter dans les salles ?trang?res quand la situation sanitaire le permettra '
Pour le moment, du c?t? du CADC, il ne se passe encore rien ? cause de ce contexte justement. D?j? avant toute chose, il faut faire une programmation du film en avant-premi?re mondiale qui doit se d?rouler prochainement ? Alger. D?s qu'il y aura une ouverture dans ce sens, ils vont commencer ? reprogrammer des films comme le mien, Abou Leila d'Amin Sidi-Boum?di?ne, Papicha de Mounia Meddour et d'autres en stand-by en Alg?rie.
Apr?s, ce n'est pas toutes les salles qui sont ?quip?es en DCP. ?a aussi c'est une autre bataille ? mener afin qu'H?liopolis soit vu par tous les Alg?riens. Je ne veux pas que mon film reste sur Alger. Parall?lement ? ?a, il faut faire la promo du film ? l'?tranger, et pour ce faire, la mission doit ?tre confi?e ? une bonne ?quipe et un bon lobbying, mais pour le moment on en est pas l?.
Je ne suis pas quelqu'un de n?gatif, mais la conjoncture est tr?s difficile pour l'avenir du cin?ma en Alg?rie. Le coronavirus est conjoncturel. Mais m?me quand on avait les moyens, on n'a pas su investir dans la formation, la cr?ation d'?coles, de centres de production. Nous, r?alisateurs, nous devons partir ? l'?tranger. Nous faisons la manche ? l'?tranger pour dire : "Louez-nous une cam?ra pas ch?re." C'est malheureux pour un pays aussi riche que l'Alg?rie.
Nous n'avons pas encore compris que l'image est importante pour notre pays et sa culture. Je me bats pour essayer de convaincre, ?duquer et surtout int?grer le cin?ma dans les cursus scolaires. Si une ?cole m'appelle pour une visite ou une projection, je serai enchant?. Nous ne le faisons pas parce qu'il y a une crise culturelle.
Comment avez-vous v?cu la p?riode de confinement '
J'en ai profit? pour ?crire pour la s?rie Achour El-Acher. Beaucoup d'?criture et de lecture pour essayer de ne pas perdre du temps. Je n'ai pas voulu prendre le risque de tourner en cette p?riode parce que c'est tr?s compliqu?. Nous commencerons en principe ? tourner vers le mois d'octobre ou novembre. Si toutefois la situation persiste, la saison ramadhanesque sera compromise, m?me financi?rement parlant, c'est un grand risque. On est tributaire de l'avanc?e de la science.
Pour la p?riode 2018-2019, j'avais d?cid? de ne pas faire Achour El-Acher car j'?tais sur l'?criture de mon film. Pour 2020, j'avais projet? de commencer ? pr?parer la prochaine saison, mais la pand?mie nous en a emp?ch?s. Mais tant mieux, parce que cela nous a permis de construire des d?cors en Alg?rie, et ce sera une premi?re pour une grande production alg?rienne. Achour El-Acher sera alg?rien ? 100% cette fois-ci.
Entretien r?alis? par : Yasmine AZZOUZ
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Yasmine AZZOUZ
Source : www.liberte-algerie.com