Et si on faisait le sacrifice du sacrifice du mouton ' La proposition est alléchante dans un pays où le moindre soupçon de l'existence d'un au-delà est synonyme de bûcher public. Un «autodafé» des libertés individuelles consumables dans la permissivité du pouvoir absolu d'Alger. Dans un pays qui fait de l'intolérance un atout électoral, qui glorifie la perception individualiste d'un prédicateur cathodique et qui place la parole d'un derviche au-dessus du Divin, suggérer de faire l'impasse sur le mouton d'Ibrahim, c'est s'attendre à un retour de manivelle en pleine tronche. Que faire alors ' Faire comme tout le monde et partir à la recherche d'une bête à immoler avec pour premier critère le prix à débourser. Le sacrifice étant la chose la plus simple à réaliser, le peuple se sacrifiant à tout bout de champs pour un oui ou un non, pour son enfant ou son casse-croûte, pour le regard langoureux d'une femme ou symboliquement pour une cause aussi perdue que la Palestine, il n'est pas sorcier de penser que cette année, encore, le mouton passera un mauvais quart d'heure. L'interrogation du moment est de savoir s'il faut verser des milliards de centimes sur des festivals ou subventionner les prix de la toison. Question hautement existentialiste dans un pays qui se mord la queue. Cette année, les prix, abordables dans un premier temps, vous feront passer l'envie de discuter mercuriale à l'approche de la date fatidique. Et, comme ces derniers temps, les maquignons 2.0 font leur entrée en ligne, proposant des bêtes bio, engraissées au foin, fève, avoine, blé et caviar-saumon. Des menus à base d'orge sont également proposés à la carte. De 28 à 65 mille dinars, les prix peuvent être discutés au téléphone. Comme chaque année, à l'approche de l'Aïd Kébir, le sujet premier des Algériens reste la bête du sacrifice et ses questions subsidiaires. Les prix seront-ils plus cléments que les années passées ou le citoyen se fera-t-il tondre comme à l'accoutumée ' La qualité de la viande dépendra-t-elle du climat des affaires ou sera-t-elle tributaire de l'honnêteté suspecte de certains éleveurs. S'endetter pour acheter un mouton est-il halal alors que des centaines de milliers d'Algériens font les poubelles en maudissant le pays ' Chacun y va de son avis d'illuminé et de ses conseils avisés à surtout ne pas suivre. Le rituel est immuable, le scénario bien rôdé. Les troupeaux envahissent les villes, traversant le pays à dos de camions ou chevauchant les immenses contrées mangeant, comme des criquets, le «vert et le sec». Une fois installés dans les périphéries des agglomérations, colonisant les ronds-points et les carrefours, ils montrent leurs crocs. Comme chaque année, le cheptel est dopé aux corticoïdes, aux hormones de croissance et au henné. Les prix, eux, par la cupidité. La bête du sacrifice, comme toujours, n'échappe pas à la morosité nationale. Elle est victime de l'absence de la loi et de la justice sociale. Elle se nourrit de l'avidité des uns et de la vanité des autres. On achète pour montrer dans un pays où les apparences font force de loi, où on exhibe les cornes comme on exhibe les signes extérieurs d'une richesse mal acquise. Fêter l'Aïd en Algérie, c'est faire étalage des disparités sociales de plus en plus criardes ; les classes favorisées d'un côté, le peuple des moutons de l'autre. Au milieu, rien, la vacuité d'un pays en friche.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Moncef Wafi
Source : www.lequotidien-oran.com