Pas plus haut que deux pommes, portant tee-shirt et pantalon noircis de cambouis, il marchait précautionneusement tête basse, le regard à la recherche de quelque chose d'apparemment perdu.
A bien le regarder, l'on remarque que ses petites mains et ses ongles sont encrassés par la même matière noirâtre que ses vêtements. L'un des membres du groupe qui devisait sur la pelouse, lui posait la question suivante:
- Que cherches-tu... as-tu perdu quelque chose ?
- Oui ! j'ai perdu 50 DA. Répondit le gosse assurément dépité.
On saura en outre qu'il travaille au garage de son frère mécanicien de son état, après quoi le groupe s'en détacha pour continuer sa discussion sans prêter davantage attention au gosse. Celui-ci repassait quelques minutes plus tard près du groupe une fois encore, traînant presque une besace en plastique à travers laquelle on pouvait deviner des provisions. Le frêle cou était tendu du côté opposé du lourd fardeau porté à bout de bras; le petit corps faisait un effort au-delà de ce qu'il pouvait physiquement supporter.
Qui a dit que l'enfance est légalement protégée dans notre pays ? Il est malheureusement prouvé, par les temps qui courent, que l'exploitation de l'enfance est d'abord un fait familial avant d'être sociétal. Arrêtons donc de nous gargariser de concepts éculés et beaucoup plus destinés aux organisations onusiennes et autres ONG que participant d'une réelle volonté de protection et de promotion de l'enfance. Regardons-nous dans le miroir de la vérité pour admettre que l'enfance est mûrie par l'adversité et qu'elle subit en première ligne les contrecoups de la récession économique, même si celle-ci n'est que surfaite pour certaines catégories sociales.
Cet enfant n'est que la partie visible de l'iceberg, il reflète à lui seul la déshérence de cette multitude de damnés de cette ville des Hauts Plateaux de près de 130.000 hab. qui n'aura bénéficié que de son seul statut de sous-préfecture acquis en 1958. Sa zone d'activités composée de deux ou trois unités économiques fermait ses portes dès les premiers coups de boutoir de la restructuration qui n'en finit pas encore de jeter des travailleurs dans la rue. Les fameux Aswak, Galeries, SOGEDIA, SONIPEC et autres EDIMCO qui assuraient la subsistance de centaines de familles, ne pouvaient plus le faire du jour au lendemain.
Désemparés, des milliers de travailleurs placés à découvert se reconvertissaient aux petits boulots occasionnels ou au transport urbain clandestin. De vieilles guimbardes ayant probablement fait le bonheur de ces ex-prolétaires embourgeoisés par l'aisance économique d'alors, sont devenues le gagne-pain forcé de leurs détenteurs.
Les retombées des années de turbulences qui ont systématiquement vidé la campagne et surpeuplé les villes, n'en finissent pas de déprécier la norme. On ne sait plus évacuer ses déchets, le tout-à-l'égout est devenu le tout-à-la rue. On tirait un certain plaisir pour faire son marché, plus maintenant; l'accès des lieux relève de la gageure. Les marchands à la sauvette qui obstruent les accès avec leurs produits de saison, obligent les gens à enjamber les immondices et les eaux dégoulinantes de saleté. Le pain exposé à portée du client est trituré par une multitude de mains à la propreté douteuse. Encore une régression. En l'absence de transport urbain, la population des quartiers périphériques est livrée poings et pieds liés aux taxis dits urbains ou à de douteux clandestins venus de divers horizons.
L'intimité du véhicule qui passe est violée par des regards concupiscents, de grands dadais presque imberbes draguent des femmes de l'âge de leur mère, de vieux croulants tentent l'aventure en lorgnant des fillettes de l'âge de leur petite descendance. Des enseignants mités par le désoeuvrement refont le monde sur des terrasses de café sans sanitaires, ingurgitant des litres de café fait de grain carbonisé et de thé sirupeux.
Les caniveaux oblitérés par le cartonnage évidé, jeté par le commerce de bazar, exhalent leurs relents putrides. Des régressions sont visibles à l'observation attentive, d'archaïques voiturettes à roulement ont refait leur apparition sur les trottoirs et ça ne peut dénoter que d'une absence flagrante d'espaces récréatifs où l'enfance peut s'ébattre et consommer son surplus d'énergie. Les jeunes quant à eux, abusés par les promesses non tenues, ruminent leur rancoeur; les moins patients d'entre eux se shootent au hasch ou au zombréto. Eh oui ! Même les contrées steppiques n'échappent pas aux dérives juvéniles. Ayant vainement attendu des réponses à leurs questionnements sur: les deux salles de cinéma actuellement fermées ou disparues que leurs grands-parents et leurs parents fréquentaient assidûment. Ils ont tenté d'imaginer ces indicibles plaisirs que leurs ascendants ont vécus, en leur racontant «Quo Vadis», «Les révoltés du Bounty» ou de «Le dernier des fédérés». Brutus ou Tonto sont ces personnages filmiques qui ont prêté leur nom à des jeunes de l'époque.
On leur a encore parlé des courses hippiques et autres fantasias, ou de ce court de tennis fréquenté même par les jeunes Arabes ou de cette coupe d'Algérie de volley-ball acquise de haute lutte en 1963. Impensable mais pourtant vrai ! Qui a pu donc changer ? Question ouverte... à plusieurs réponses.
A l'opposé du petit mécano, un vieil homme dont l'âge avancé est perceptible à travers ses épaisses lunettes retenues par un élastique, la tête couverte d'un couvre-chef fait de doum et le dos courbé par le poids des ans, prête les services de son ânesse pour le colportage de fardeaux de toute nature. Son état physique altéré l'oblige, entre deux services, à chevaucher sa monture, elle-même pleine. La déshérence de cette tranche vulnérable de la population est parfois incommensurable au point de se faire physiquement dépecer par sa propre ascendance. On évoque la démence, pleutre manière de se cacher la face et d'avoir bonne conscience.
Au rond-point principal, deux agents de l'ordre public tentent tant bien que mal de se protéger du soleil qui darde ses rayons du mois d'août qui embrase l'asphalte. A propos de ce carrefour qui prétend être le coeur palpitant de la ville, il est plongé dans la pénombre dès la nuit tombée. Que dire du siège de l'APC lui-même et du boulevard qui le longe ? Rien, absolument rien !
Elles sont nombreuses les personnes du quatrième âge sans ressources qui, à la fin du mois, s'agglutinent tôt sur le seuil des bureaux de poste souvent à même le sol, pour percevoir l'aide sociale qui s'élève à... 1000,00 DA. Ce n'est rien, mais c'est suffisant pour faire le bonheur d'un jour. Des malades chroniques détenteurs de livret de gratuité du médicament proposent aux malades non assurés sociaux leur privilège social contre rémunération. Ce paradoxe a fait qu'ils sont protégés contre la maladie, mais pas contre le besoin.
La ristourne qu'ils peuvent en tirer peut subvenir aux besoins nutritionnels de deux ou trois jours. Mais ce n'est pas pérenne, le contrôle médical veille au grain en cas d'abus. Toute cette misère humaine est encadrée par des lieux du culte qui jurent par l'opulence des émaux, la richesse des boiseries, la technologie du chauffage et du conditionnement d'air et l'insouciance des fidèles matériellement nantis.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.lequotidien-oran.com