Beaucoup de parties, en Algérie, s’alarment de la crise alimentaire qui menace le pays. Les agriculteurs veulent plus de crédits, les industriels plus de protectionnisme et les boulangers voudraient payer l’électricité moins cher pour nous éviter la pénurie de pain.
On redécouvre ainsi, chaque année, le déficit présent et à venir des capacités de production et de transformation agricoles. Pourtant, nul ne se rappelle un temps béni d’indépendance alimentaire. Les souvenirs nous renvoient plutôt aux images de boules de fromage rouge, aux cartons de bananes vertes et aux bidons de cinq litres d’huile, à une époque où l'insouciant consommateur socialiste avait oublié que les aliments pouvaient se découper en tranches, s'embouteiller par litre et se peser par kilogramme. C’était l’ère du Souk El-Fellah, le mal nommé, puisque c’était le supermarché des fonctionnaires, des employés d’une industrie d'État déficitaire, mais distributrice de bénéfices, et des commerçants. C’était l’ère des Galeries algériennes qui étalaient, au dernier souffle de la rente généralisée, les produits du programme anti-pénurie, ultime tournée générale du régime finissant du consumérisme populiste.
Dans l’Algérie profonde, alors abandonnée à une ruralité prémoderne, subsistait encore la rationalité épicière à l’intention des paysans qui n’ont pas pu se faire une place à la kasma ou n’avaient pas le piston pour décrocher une place de planton dans l’administration ou de chauffeur dans la société nationale du coin. On y avait conservé “le quart” d'huile ; on y trouvait du pétrole pour lampes ; on pouvait y acheter pour vingt centimes de poivre noir et des portions de fromage à l’unité.
À cette sous-société pré-monétarisée, l’épicerie et le marché hebdomadaire dictaient les exigences de son régime ; en ville et alentour, on s’empiffrait de viande congelée, et de notre part du poisson pêché par l’entreprise algéro-mauritanienne de Nouadhibou.
Mais la partie de la société éclaboussée par la rente n'était pas indépendante pour sa nourriture ; la partie misérable, maintenue loin du “développement”, était indépendante par sa frugalité.
Aujourd’hui, la jonction est peut-être faite en matière de besoins alimentaires. Mais l’agriculture est restée ce qu’elle a toujours été : structurellement inapte à nourrir la population algérienne.
Les “industries industrialisantes”, qui ont justifié le mépris du développement rural et le gâchis foncier, sont en fin de vie, démontrant les limites théoriques et pratiques de notre modèle. L'industrie agroalimentaire, née de la faillite de la politique économique, s'inquiète aujourd'hui de la sécurité alimentaire, alors qu'il en a été toujours ainsi. Qu'y avait-il d'algérien dans un yaourt ou une limonade à part l'ouvrier et le consommateur ?
Dans un monde mondialisé, la sécurité alimentaire n'est pas dans l'impératif d'une autosuffisance, au demeurant illusoire, elle est dans la construction d'une économie capable de s'intégrer, avec succès, dans l'économie mondiale. Mais en ces temps de coûteux et stériles “programmes de soutien”, la culture de la dilapidation rentière préfère les slogans populistes, protectionnistes et budgétivores aux vrais défis qui demandent plus d'imagination et surtout plus... d'ouverture.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mustapha Hammouche
Source : www.liberte-algerie.com