Alger - A la une

Le juge, le policier et le bâtonnier



Par : NASR-EDDINE LEZZAR
(AVOCAT)
La chronique judiciaire est défrayée par un événement, pour le moins inédit. Un incident d'audience oppose un avocat, bâtonnier de l'ordre d'Alger, à un juge quant au report des plaidoiries. Les réseaux sociaux qui sont, pour le moment, notre unique source d'information, relatent le scénario suivant : l'avocat demande le report en raison d'une extrême fatigue. Le juge refuse, l'avocat insiste, le juge s'obstine.
Il décide d'entamer les plaidoiries et advienne que pourra. Jusque-là tout est habituel, c'est de l'anecdote. Les choses sortent de la normalité lorsque le juge ordonne l'expulsion manu militari de l'avocat. Les incidents d'audience, à des degrés divers, sont des échancrures qui laissent apparaître des vices dans les procès et des atteintes aux garanties fondamentales des justiciables.
Ces polémiques judiciaires qui opposent ? rarement, hélas ? les magistrats, procureurs et avocats sont des signes de bonne santé du système judiciaire car elles font ressortir des problèmes de fond et permettent de redresser des dérives.
Cependant, lorsqu'elles prennent des formes extrêmes, elles deviennent des symptômes d'un profond malaise et de graves malentendus. Certaines versions de cette affaire racontent que l'avocat aurait été suivi hors de la salle d'audience par un gardien de prison.
Devant la protestation de l'avocat face à un pareil affront, le policier répliquera : "J'exécute les instructions." Si ce fait est vérifié, il s'agit d'un grave dépassement et d'un abus impardonnable. Les pouvoirs du juge s'arrêtent aux portes de la salle d'audience.
Telle est l'allégorie déprimante de l'avocat dans notre pays, "un bâtonnier suivi et escorté par un gardien de prison sur ordre d'un juge". Image pathétique caricaturale, mais non moins réelle, de la situation et du statut effectif de l'avocat dans notre pays. Hélas, trois fois hélas ! Cet épisode n'est pas une caricature, c'est la réalité algérienne qui exagère.
Un magistrat réprime d'une façon brutale un avocat, qui partage son statut, par le biais d'un policier. Il y a lieu de rappeler que l'avocat en cause est le bâtonnier de l'ordre des avocats d'Alger. Nous insistons, ici sur cette qualité de "bâtonnier", non pas pour lui donner un statut particulier, hors pair dans les salles d'audience, car devant les juges, tous les avocats se valent et jouissent de la même protection.
Cependant les lourdes responsabilités qu'a exercées le bâtonnier l'ont, sans doute, doté d'une expérience, d'un esprit de responsabilité, qui lui permettent de prendre de la distance, d'agir ou de réagir avec pondération. Le bâtonnier d'Alger a été, aussi, président de l'Union nationale des barreaux. Ainsi se trouve raisonnablement écartée, à notre humble avis, l'hypothèse d'une réaction intempestive de l'avocat qui aurait, malencontreusement, déclenché ce déplorable incident.
Par cet acte incongru, qu'est l'exclusion d'un avocat par la force publique, c'est la défense qu'on assassine, mais c'est le juge qui se décrédibilise. Lorsque la force bête et abrupte prend le relais de l'ascendant moral que tout juge doit avoir pour une crédibilité de ses décisions et de ses actes, c'est toute sa posture qui révèle son imposture. Tel est le juge en Algérie ! Seul maître à bord après Dieu, ignorant les uns et les autres, les textes, les usages, la bienséance.
C'est ainsi que se construisent, dans les tribunaux et les cours, les pratiques d'un état totalitaire et d'un pouvoir absolu qui écrase tout sur son passage. L'avocat est le défenseur des libertés individuelles, le protecteur du citoyen dans les procédures judiciaires. Si on réprime un défenseur, la défense n'est plus garantie, la justice n'est plus fiable et n'est plus tout simplement.
Tel est l'avocat ! Vivant un malheureux contraste entre ce qu'il est censé être et ce qu'il est dans les faits. En théorie, l'avocat est le témoin vigilant de la régularité des procès et de l'équité des procédures, il est le défenseur des droits de l'Homme et du citoyen dans les mécanismes judiciaires. Dans les faits, l'avocat n'est qu'un malheureux comparse livrant un combat d'arrière-garde. Il présente sa doléance pour l'image et pour la forme. Il remercie, quelle que soit la décision, se fait expulser s'il proteste, s'il insiste ou s'il se révolte.
Les avocats ne sont que la caution, volontaire ou non, consciente ou pas, des procédures judiciaires en leur donnant une crédibilité factice. Telle est la justice ! Le juge a décidé de juger et il jugera, la défense n'a pas droit au chapitre. La justice, ou plutôt l'appareil judiciaire, doit avancer même s'il marche sur des cadavres, obéissant à la loi des chiffres et des statistiques.
La force d'un juge ou d'une justice ne réside pas dans la force publique dont il dispose mais dans son autorité morale, dans la justesse de ses actes et décisions. Un jour, un des conseillers dit à Omar Ibn Abdelaziz : "ô Emir des croyants, les gens ont quitté le droit chemin et ils n'y reviendront que par l'épée." L'Emir répondit : "Vous avez tort, ils n'y reviendront que par la justice."
Le juge ne s'imposera pas par les policiers, les gendarmes ou les soldats, il ne s'imposera que s'il est juste.
Le recours à la force publique est un discrédit très grave du pouvoir judiciaire et du pouvoir en général. Les recours à la force deviennent fréquents et constituent le signe d'une faillite morale. Il y a quelques mois, le procureur général de la cour d'Oran ordonnait une bastonnade des juges grévistes dans l'enceinte du palais de justice. Maintenant on s'en prend à la défense.
Le ventre est toujours fécond d'où est sortie la bête immonde ! Les velléités autoritaires unilatérales absolutistes s'étalent sans pudeur. Le pouvoir unique étend ses tentacules sectorielles. C'est la propagation verticale des pratiques répressives antidémocratiques. Le système politique diffuse ses pratiques autoritaires à travers ses appareils répressifs. Un système totalitaire ne s'accommode pas d'une procédure judiciaire démocratique où l'avocat joue son rôle.
Hiraks partiels, savamment organisés et structurés, doivent supplanter le Hirak populaire. Cruelle disgrâce des temps annonçant l'amorce d'une période à nulle autre pareille. Une véritable descente aux enfers de l'insécurité juridique et de l'insécurité tout court. Le pouvoir actuel et tout autre pouvoir ne doivent jamais se fier à la pérennité de leur force physique car elle n'est pas éternelle.
Quelque temps avant sa chute, Ouyahia disait, en parlant des contestataires du cinquième mandat et avec son ineffable arrogance : "Ils veulent mobiliser la rue mais nous maîtrisons la rue." Et la rue le maîtrisa et l'envoya aux enfers. Vous marchez sur le peuple mais le peuple vous marchera dessus.
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