Le droit est
interpellé par la contestation dans le monde arabe.
Il peut conforter
ou limiter les avancées réalisées.Dans un excellent
article, Béligh Nabli, directeur
de recherche à l'IRIS, s'interroge sur l'interpellation du droit par le
mouvement démocratique arabe en cours, sur le plan national et international.
Insistant sur la réalité essentielle du droit comme régulateur social, l'auteur
montre que l'actuelle production juridique en cours des états ou des instances
internationales peut tout autant conforter que limiter les avancées
démocratiques réclamées et ébauchées par des mouvements démocratiques,
insurrectionnels voire révolutionnaires. Ainsi, certains états pour faire face
à la contestation montante, ont renforcé comme à Bahreïn, des mécanismes légaux
de coercition et de répression, décrétant sous des formes variées l'extension
de régimes d'exception. A l'inverse, certains gouvernements ont assoupli des
dispositifs contraignants, comme cela a été le cas avec la levée de l'état
d'urgence en Algérie ou les engagements de libéralisation faites par le Roi du
Maroc.
En Syrie, les
promesses d'assouplissement du régime et la levée de l'état d'urgence décrétée
par Bachar El-Assad, n'ont
pourtant nullement limité l'ampleur d'une répression féroce du mouvement
populaire.
Dans le cas
tunisien, la large ouverture démocratique constatée aurait pu être assombrie
par la décision de l'instauration récente d'un couvre-feu. Dans la réalité,
cette mesure s'explique en grande partie par la montée de l'insécurité et de la
délinquance dans les centres urbains, conséquence indirecte du démantèlement et
de la réorganisation en cours des forces de police, honnies du fait de leur
servilité passée au régime Ben Ali. L'autorité affichée, décrétée par le
Premier ministre, Béji Caïd Essebsi,
habile et déterminé, s'explique également par le climat d'incertitude que connait actuellement la Tunisie.
Tunisie : la
révolution constitutionnelle
Dans le domaine
social, le gouvernement doit faire face aux revendications de salariés qui,
dans beaucoup d'entreprises, y compris publiques, n'ont touché que
partiellement leurs salaires depuis quelques mois. Sur le plan économique, en effet,
la situation n'est pas bonne, la croissance est au plus bas et l'inflation
redémarre. La saison touristique estivale, traditionnel apporteur de devises
étrangères et bouffée d'oxygène pour le commerce et les services, s'annonce
sous des jours moroses. Les touristes étrangers évitent naturellement le sud
tunisien menacé par la guerre qui se déroule en Libye. Les postes frontières
tunisiens font parfois l'objet de canonnades provenant des forces qui
s'affrontent et de nombreux réfugiés affluent dans un pays qui, lui, sait les
recevoir au nom d'une tradition humanitaire autre que verbale. Mais l'accueil
en urgence d'une centaine de milliers de réfugiés pèse également sur les
finances de l'état tunisien.
La situation
politique est dominée par les perspectives des élections du 24 juillet 2011,
date de l'élection de la nouvelle assemblée constituante. « Le choix qui
consiste à élaborer une nouvelle Constitution représente un acte
révolutionnaire. L'acte constituant, en tant qu'acte de souveraineté, est ici un
acte de rupture avec l'ancien régime. En cela, la radicalité de la voie ainsi
empruntée par la Tunisie
est une manière pour ce petit pays d'assumer sa responsabilité historique dans
le mouvement global qui ébranle le monde arabe», note Béligh
Nabli. En choisissant de prendre la voix d'une
réforme constitutionnelle, suivie d'élections présidentielle, législatives puis
locales, la classe politique tunisienne a opté avec justesse pour le
renoncement à une architecture présidentialiste, basée sur le mythe d'un «
homme fort », qui avait aboutit à la dictature de Ben Ali. Longtemps
bâillonnée, la démocratie tunisienne se réveille et les nouveaux partis
fleurissent : on ne décompte pas moins de 50 candidats potentiels à la
magistrature suprême. Chaque semaine voit la création d'un nouveau parti alors
que les premiers sondages indiquent que les Tunisiens ont, au-delà des deux ou
trois, du mal à identifier les nouvelles formations politiques !
Ce foisonnement
peut certes nourrir la confusion, il peut également enrichir le débat d'idées.
Deux dispositions originales peuvent servir de garde-fou. Tout d'abord,
l'actuel gouvernement est réellement « de transition » : « Le Premier ministre,
les membres du gouvernement provisoire et le président par intérim se sont engagés
à ne pas se porter candidats à l'élection de l'assemblée constituante, comme
cela avait été souligné dans le décret-loi organisant les pouvoirs provisoires
», souligne Abderrahmane Tlili,
un ancien opposant récemment libéré. Seconde originalité, la création de «
l'Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la
réforme politique et de la transition démocratique ».
Cette commission
totalement indépendante a pour chantier les propositions constitutionnelles.
Parmi ses dernières idées, une stricte parité hommes/femmes parmi les candidats
aux législatives et l'interdiction aux responsables du RCD de se présenter aux
élections avant… 23 ans ! Cette mesure rigoureuse sur le plan du droit, parait
cependant dans le contexte tunisien, peu réaliste…
L'humanitaire,
stade suprême de la guerre
Le pacte
constitutionnel tunisien définira donc « le Contrat social qui lie l'État et la
société. Toutefois, au-delà de la dimension juridique interne, les mutations
politiques dans le monde arabe intéressent les relations internationales, mais
aussi le droit international proprement dit. Sur ce plan, la notion d'ingérence
reflète les ambiguïtés et les tensions qui animent le droit international »,
remarque le juriste de l'IRIS. Les relations internationales sont fondées pour
l'essentiel en droit, sur des relations entre états qui se reconnaissent et se
respectent comme tels. La coopération entre eux est donc basée sur un principe,
celui de la « non-ingérence » dans les « affaires intérieures » propres à
chaque état. Les empire coloniaux eux-mêmes arguaient de ce principe pour
dénier toute critique internationale, y compris sur la répression des
mouvements de libération nationale. Quand ceux-ci accédèrent à l'indépendance,
les nouveaux états constitués reprirent unanimement l'impératif de la
non-ingérence dans leurs affaires intérieures.
Dans les années
70/80 la persistance d'une conflictualité sur toute la planète, doublée de
l'érosion du bloc communiste a multiplié des guerres localisées mais très couteuses pour les populations civiles en Asie, en Afrique
et ailleurs, imposant l'interposition des forces de l'ONU et favorisant au
niveau international l'émergence d'un mouvement humanitaire et la
multiplication des ONG. Le conflit des Balkans marqua une nouvelle étape avec
l'apparition d'interventions militaires occidentales pour « raisons
humanitaires ». Qu'il s'agisse de la
Bosnie, du Kosovo, de la Somalie et de bien d'autres opérations, les
motifs avancés de protection des populations se mêlaient des intérêts d'états
bien plus terre-à-terre. La plupart de ces interventions ont toutefois été
effectuées sous l'égide de l'ONU : «Le chapitre VII de la Charte des Nations-Unies gouverne l'action du Conseil de sécurité en
cas de menace contre la paix, de rupture de la paix ou d'acte d'agression. Dans
ces trois hypothèses qui intéressent la paix et la sécurité internationales, le
Conseil de sécurité, est susceptible d'exercer un véritable pouvoir de
contrainte sur les États », précise Béligh Nabli.
Dans le cas de la Libye, les deux résolutions
de l'ONU, numéros 1970 et 1973, sont censées encadrer l'intervention
occidentale contre les troupes de Kadhafi. La 1ère résolution couvre l'embargo
contre ce pays (y compris sur les armes !), la seconde (la Chine, la Russie, le Brésil, l'Inde
et l'Allemagne se sont abstenus), tout en « excluant une force étrangère
d'occupation sous quelque forme que ce soit dans n'importe quelle partie du
territoire libyen », permet l'instauration d'une zone d'exclusion aérienne et «
autorise les États membres (...) à prendre toutes les mesures nécessaires (...)
pour protéger les civils et les zones peuplées par des civils sous la menace
d'attaques y compris sur Benghazi ». L'application de la seconde résolution
pose deux principaux problèmes : le texte ne précise ni la durée ni une
éventuelle fin des opérations ; il n'en fixe pas non plus précisément les
moyens utilisés. La « protection des civils » impose-t-elle la destruction de
l'armée régulière ou la chute du régime du colonel, voire sa liquidation
physique ? Question d'interprétation. L'Otan dorénavant chargée de l'opération,
a évidemment sa propre grille de lecture. On assiste également à une
dévaluation des concepts juridiques. On apprend ainsi qu'un procureur argentin
de la Cour pénale
internationale de La Haye veut poursuivre pour « crimes contre
l'humanité », Kadhafi, un de ses fils et son beau-frère, chef des services. A
cette aune, pourquoi ne pas poursuivre également M. El-Assad,
M. Netanyahou ou même M. Georges Bush ? Ah ! non, pas Georges Bush ! Vous n'y pensez pas...
Dominique Strauss-Kahn
: film-catastrophe
Anéantissement,
fléau, calamité, maelstrom, infection, ravage, bouleversement, cyclone, déluge,
dévastation, faillite, tonnerre, disette, épidémie, canicule, ouragan, ravages,
maelstrom, krach, raz-de-marée, sinistre, ruine, tremblement de terre,
sinistre, tsunami..., les mots nous manquent…
A l'heure où sont
écrites ces lignes, on ne sait toujours pas bien si DSK, directeur général du
FMI, ex-candidat potentiel bien placé à la présidence de la république
française est un immonde salopard suspecté de viol avec séquestration ou un
simple individu broyé sans preuves réelles, par une machine infernale… Dans les
deux cas, ou pour reprendre l'expression, « de deux choses, l'une », il est
coupable : il est mort politiquement. Il est innocent et il est mort
politiquement.
Au-delà de cette
oraison funèbre, deux constats et une interrogation.
La 1ère leçon est
de type sociologique. Malgré un déversement permanent de feuilletons
nord-américains sur nos écrans de télévisions, qui ont pour thème obsessionnel
le crime et son procès, les téléspectateurs français ont pris conscience en
direct que le système judiciaire américain était un engrenage guère sympathique
pour les prévenus, surtout ceux qui protestaient de leur innocence.
La seconde
conclusion provisoire est davantage de nature anthropologique. Notre perception
de la réalité ressemble à s'y méprendre à un film-catastrophe
continu. A la différence des productions hollywoodiennes, d'une durée d'environ
1h et demi, l'actualité se déroule devant nous comme une accumulation sans fin
d'haletants scénarios apocalyptiques : en quelques mois, raz-de
marée et accident nucléaire au Japon, crise financière à rebondissements,
opérations humanitaires lourdement armées, médicament Médiator qui tue ses
malades, opération Géronimo et liquidation de Grand
Méchant Satan et maintenant l'Homme de toutes les hautes-finances
est démasqué comme serial violeur… Comme dans les bons films catastrophe, une
action spectaculaire chasse l'autre. On oublie vite les intrigues et les
protagonistes du moment. Et vivement le prochain épisode !
Une interrogation
enfin, plus prosaïque. Les services de police de New York semblent connaître
quelques difficultés pour reconstituer l'emploi du temps de DSK pendant les
trois heures suspectes de son activité peut-être coupable.
Comment peut-on
croire, quelques semaines après la mort de Ben Laden, que les services secrets
américains ne surveillent pas, pour le protéger contre tout attentat, le patron
du FMI, pas à pas, minute par minute ? Ni que la NSA, l'immense « oreille » des services US qui se
vante d'avoir la capacité technique de suivre instantanément la totalité des
conversations téléphoniques mondiales, n'écoute pas de façon permanente
l'ensemble des appels téléphoniques (et autres conversations) d'un homme qui
fut il y a encore très peu, si important, notamment pour des finances
américaines en pleine spleen budgétaire et monétaire ?
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Pierre Morville
Source : www.lequotidien-oran.com