Alger - A la une

Le droit de trahir



Le droit de trahir
Quand on va à la politique comme on va en guerre, les commerçants en affaires citoyennes doivent se préparer, sur leur parcours du combattant, à savoir avaler leur chapeau et même à le monnayer. Quand bien même faire commerce de son couvre-chef est une abomination dans toutes les cultures et plus encore en terre d'islam. Le propos ne vise pas, ici, des prétendants à des mandats électifs courus et qui, en cours de route, oublient les engagements qu'ils ont pris uniquement à des fins de séduction électoraliste. Ne sont pas également concernées les cohortes de «Ghemmassine» qui, comme Esaü pour un plat de lentilles, vendront leur honneur pour un petit privilège indu.Les élus de la cuvée 2012, qui se rappellent tristement et très tôt au souvenir des électeurs auxquels ils ont volé leur confiance, sont ces acteurs abjects d'un commerce qui, sans être inédit, vient d'atteindre le sommet de l'indignité et de la perversion en politique. A l'heure qu'il est, certains d'entre eux en sont peut-être encore à leur infect négoce d'achat des voix pour s'assurer la majorité des assemblées issues du scrutin du 29 novembre. Beaucoup en parlaient, certains suggéraient des pistes qui laissaient deviner les formations politiques impliquées dans ces marchandages, la «chkara», le sac d'argent pour acheter et circonvenir les consciences, était régulièrement évoquée ces derniers temps. Louisa Hanoune, ce vendredi, est allée plus loin dans l'identification de ces voleurs de mandats électoraux.Cette fois, la porte-parole du PT (Parti des travailleurs) a coupé l'herbe sous les pieds à ses détracteurs qui lui reprochaient l'imprécision de ses accusations. Le Diable n'étant pas toujours dans le détail, surtout quand la vérité s'y niche, la dame cite des montants, ainsi que ceux qui les proposent. Une mercuriale, quoi. Une de ses élues d'Alger a été approchée par l'édile d'un autre parti qui lui a proposé une coquette somme, avec un appartement à la clé, pour acheter son vote. Il va de soi qu'on n'est plus ici dans des tractations normales pour nouer des alliances électorales, obligatoires dans les communes où aucun parti n'a obtenu la majorité absolue. Signe des temps, à en croire Louisa Hanoune, si le marché est en expansion, il n'échappe pas non plus à l'inflation galopante qui touche tous les produits commerciaux. La fourchette dans les assemblées populaires communales de la capitale se situerait entre 2 et 8 millions de dinars. Pour les sénateurs et les députés, il faut, parait-il, ajouter un zéro. Sa comparaison avec les pratiques de la mafia sicilienne est loin d'être exagérée et elle a tout à fait raison de s'inquiéter de cette «intrusion de l'argent sale dans les institutions de l'Etat». Mais qui écoutera Mme Hanoune, dont les interpellations soulèvent en réalité une problématique d'ensemble ' Si les collectivités territoriales de base sont gangrenées par la corruption et le détournement de missions, il y a toutes les raisons de pousser plus loin l'interrogation et de s'intéresser au fonctionnement/dysfonctionnement de tout l'appareil administratif de l'Etat.
Car si un élu est prêt à débourser quelques millions de dinars pour s'assurer le pouvoir d'orientation et de décision d'une assemblée censée être élue, ce n'est certainement pas pour mieux servir l'administré. La mafia rafle les marchés publics en Sicile, en Algérie des entrepreneurs sans qualification, accèdent sans difficulté à la commande publique. Bon indicateur de leur conduite vénale et délictuelle, il n'y a qu'à suivre de près la chronique judiciaire pour avoir une idée de l'usage qui est fait, par beaucoup d'élus, de leurs fonctions. Seule son aggravation, au fil des ans, a remis sur le tapis le débat sur la dénaturation par l'argent de la mission des élus. En octobre 2011, dans le projet de loi électorale, le gouvernement avait introduit une disposition pour interdire ce qu'il est convenu d'appeler le nomadisme politique. Il s'agissait, en l'occurrence, d'interdire à un député élu sur une liste d'un parti de «passer à la concurrence», moyennant quelque intérêt. La proposition a été arrêtée net au niveau de la commission de l'Assemblée nationale. Serait-il exagéré de dire que ce maintien du droit de trahir, en confirmant et installant un grave dévoiement des m'urs politiques, a encouragé les pratiques vénales qui sont en train d'entacher les mandats confiés aux élus ' Certainement pas.
A. S.
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)