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le classement du c'ur Lettre ouverte de 1993 sur la Casbah



le classement du c'ur Lettre ouverte de 1993 sur la Casbah
Quelques jours après le classement mondial de La Casbah, certains pressentaient déjà'
Depuis quelques semaines, on entend des «ouf» de soulagement : La Casbah a été définitivement classée au Patrimoine universel. Quelle que soit la signification du classement, le meilleur classement pour La Casbah est, qu'un jour, elle soit classée dans le c'ur de tous les Algériens comme patrimoine avec une volonté réelle de participer à sa sauvegarde. Je reste persuadé, même si cela va à contre-courant, que le classement de La Casbah, patrimoine universel, est prématuré. Il aurait été souhaitable qu'on la classe après avoir effectivement entamé un programme de sauvegarde. Celui qui a été proposé pour le classement n'est pas le premier et je crains qu'il ne soit pas le dernier, hélas !
Le déclin de La Casbah, fierté nationale, joyau architectural, débute au moment même où le pays recouvre sa liberté et se met en quête de son identité. La Casbah est devenue otage et ses maisons, de simples circuits de relogement dont le prix du loyer est d'autant plus élevé que la maison est bien classée sur la liste des bâtisses à évacuer en urgence. Lorsqu'on met en relation les années fastes d'attribution de logements (entre 1983 et 1989, on a relogé officiellement 3485 familles) et celles des grandes vagues de démolition, elles correspondent aux grandes périodes d'accélération du processus de dégradation.
Les logements attribués ont surtout favorisé la spéculation et les détournements en tout genre plus qu'elles n'ont facilité les interventions sur les maisons menacées, objectif affirmé des opérations. Combien de personnes savent que les entreprises de démolition encaissaient plus de 100 millions de centimes par maison et ce, jusqu'à la dernière révision des prix à la baisse (or, tout augmente en Algérie...) ' Combien de gens savent qu'un budget de réhabilitation met dix fois plus de temps à être débloqué qu'un budget de démolition ' Toutes ces mesures de «sauvegarde» ont objectivement participé efficacement à faire de La Casbah le lieu de désolation que nous voyons aujourd'hui.
Les actions et dépenses consacrées par les pouvoirs publics ont produit le résultat inverse de celui affiché. Lors de la Journée sur La Casbah, organisée par le ministère de la Culture en novembre dernier, le ministre de l'Habitat a évalué les dépenses de l'Etat à 54 milliards. Ces budgets ont été engagés surtout durant la période où le dinar valait près de 2 francs français (1,70 FF). On continue de se préoccuper du sort des locataires des maisons qui menacent de s'effondrer sans s'intéresser à l'origine du processus de dégradation, souvent volontaire. Il serait préférable de se soucier davantage de dé-densifier les maisons maintenues en bon état grâce à l'entretien permanent que leur prodiguent les occupants qui aiment sincèrement La Casbah. Cela mérite une récompense exemplaire, car ils n'ont pas attendu le classement de La Casbah sur la liste du Patrimoine universel pour prendre part à la sauvegarde de notre patrimoine national.
Il faudrait désormais opérer une distinction entre les habitants qui aiment La Casbah et l'entretiennent et ceux qui l'utilisent comme un vulgaire tremplin pour obtenir un logement. Les premiers sont-ils condamnés à la sur-occupation perpétuelle parce qu'ils entretiennent leurs maisons ' Cela revient à accorder des primes aux seconds et par là même encourager objectivement la dégradation de La Casbah.
Les articles de presse parus dernièrement mettent l'accent sur la mal-vie dans les maisons en ruines. Or, La Casbah n'est pas que cela, sinon pourquoi la classer patrimoine universel si elle est uniquement un lieu de désolation condamné à court terme ' Faut-il attendre le classement hypothétique de Diar El Kef, Djenane El Hassen, cité de regroupement de Climat de France, de Oued Ouchayeh, etc. (pour ne parler que d'Alger) sur la liste du patrimoine de l'horreur pour que leurs occupants fassent la une de nos quotidiens ' En effet, en quoi une promiscuité à La Casbah est-elle plus dramatique ou plus urgente qu'ailleurs ' La différence est que l'occupant indélicat de La Casbah est conscient de détenir une maison classée en otage.
Ce chantage doit cesser immédiatement si on veut sauver La Casbah. Il est urgent d'arrêter ce processus et d'entamer un programme à destination de ceux qui veulent effectivement participer à la reconstruction de La Casbah. Des terrains libres existent dans La Casbah. Ils devraient être destinés à ceux qui souhaitent s'y établir en apportant un plus à sa composante sociale et économique. La Casbah ne doit être ni un îlot aseptisé pour les familles nanties ni un lieu de concentration de la misère de la ville. Elle ne sera pas viable dans les deux cas ; un programme d'autoconstruction devrait être organisé pour les catégories sociales à faibles ressources et à tous les mal logés de la ville.
Les architectes au chômage existent, ils ne demandent qu'à mettre leur savoir-faire au service des sans-logis.
Lorsqu'on évoque La Casbah, on montre surtout les maisons vernaculaires, ce qui est juste et inexact à la fois. L'histoire a fait de La Casbah un exemple d'architecture mixte, c'est aussi ce qui fait son charme et son originalité. L'apport architectural des XIXe et XXe siècles mérite tout autant notre attention. Les façades des rues Amar Ali, Arbadji, Bouzrina, etc. doivent aussi être sauvegardées. Elles font partie de notre histoire, de notre patrimoine, de notre culture. C'est notre butin de guerre, comme dirait Kateb Yacine. La Casbah est un résumé d'Alger. El Djazaïr actuelle est le produit de deux civilisations, de deux expressions architecturales et harmonieuses qui se déploient sur un même espace. On peut regretter les maisons démolies à l'époque, mais depuis, cet apport s'est enraciné et forme un tout qu'est La Casbah.
L'Alhambra, Grenade, Séville, etc. font partie de la fierté et du patrimoine espagnols et il ne viendrait à l'idée d'aucun indigène de ce pays de qualifier les traces de l'architecture laissées par nos ancêtres sur leur sol, de colonial et encore moins de le dégrader. (')
Les difficultés dans lesquelles s'empêtre la réhabilitation de La Casbah ne traduisent pas uniquement un manque d'argent pour en sortir, il manque surtout un personnel qualifié et apprécié à sa juste valeur pour traduire dans les faits une réelle volonté politique de sauvegarde, acceptée par tous et accompagnée d'un programme précis avec passage à l'acte immédiat.
A défaut, c'est un déclassement suivi d'une disparition de La Casbah, qui nous guettent (...). Actuellement, des villas avec balcons et autres ignominies ont été édifiés au c'ur même de La Casbah, sans que cela ne provoque la moindre indignation de la presse ou de ceux qui ont fait de La Casbah une tribune publicitaire. Ces caricatures qu'on a laissé faire sont de dangereux précédents ; ils restent des souvenirs d'un laisser-aller, d'un virus qui risque de métamorphoser La Casbah si on tarde à y mettre fin, mais ils ne doivent en aucun cas défigurer perpétuellement ce site.
Cet ensemble de réactions, un cri du c'ur, m'amène à souhaiter la naissance d'une association nouvelle, il y a place pour plusieurs associations spécialisées. Chacune devrait se fixer un objectif spécifique. Celle à laquelle je rêve se consacrerait uniquement à la reconstruction de maisons ; les autres s'occuperaient l'une à la remise en état de marche des fontaines (La Casbah en comptait près de deux cents), l'autre à l'éclairage des rues, une troisième à l'hygiène de ses quartiers, la quatrième au badigeonnage de ses façades (comme jadis, à chaque maoussem) pour que le terme «Alger La Blanche» retrouve tout son sens. La Casbah serait reprise en charge par ceux qui veulent vivre en son sein. Je ne crois pas qu'on puisse réussir un programme de réhabilitation sans que les habitants présents et futurs ne soient étroitement et activement associés. (') Je vous livre mon utopie, à vous d'en faire une réalité.
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