
Amar Ezzahi, l'un des derniers grands maîtres survivant de «l'âge d'or» du chaâbi, repose depuis jeudi au cimetière d'El Kettar à quelques centaines de mètres de sa maison. Il a rendu l'âme, à l'âge de 75 ans, dans son modeste domicile et même après sa mort, il est resté dans son quartier à Bab-el-Oued.Dès l'annonce de la mort d'Amar Ezzahi, mercredi en fin d'après-midi, des milliers de personnes (dire des fans ne convient, peut-être, pas pour le chaâbi et pour une personnalité comme Ezzahi) ont commencé à affluer vers son domicile à la rampe Louni-Arezki, appelée encore «Ramvali» (rampe Vallée) par les riverains.Vendredi tôt le matin, la foule était toujours là , sous un ciel couvert rendant l'atmosphère encore plus triste. Même Simon Bolivar, dont le buste est à quelques dizaines de mètres, paraissait particulièrement triste ce jour-là . Des chaînes de télévision privées ont déjà installé leurs caméras sur les trottoirs alentour.«Il est ici '» demande une femme. «Oui, il est ici», lui répond son amie. «Allah yarahmou», prient les deux dames avant de continuer leur chemin. «Allah yarahmou » est la prière et le vœu que nous entendrons tout au long de la journée, dès que le nom d'Amar Ezzahi est prononcé.Amar Ezzahi habitait un immeuble vétuste mitoyen du lycée Soummam à Bab-el-Oued. En sortant de chez lui, il pouvait voir à sa droite le mausolée de Sidi Abderrrahmane Etaâlibi à l'entrée de La Casbah. Ce mélange de Casbah et de Bab-el-Oued est une parfaite illustration de la personnalité singulière de cet ermite du chaâbi qui a vécu une vraie vie d'ascète, détaché de toutes les préoccupations de la vie dite moderne. Au fur et à mesure que le temps passe, les gens sont de plus en nombreux. Ils viennent de partout d'Alger et d'ailleurs. En début d'après-midi, des centaines de milliers de personnes, des artistes, Azzedine Mihoubi, le ministre de la Culture, et des membres de sa famille ont accompagné, à pied, la dépouille du Cheikh, de son domicile jusqu'au cimetière d'El-Kettar. Le cercueil drapé de l'emblème national avait quitté le domicile mortuaire sous les youyous des femmes fusant des bâtiments alentour. La prière des morts a eu lieu à Djamaâ-el-Berrani, situé à l'extérieur des murs de la Haute-Casbah. Amar Ezzahi, Amar Aà't Zaà? de son vrai nom, né au village d'Ighil Bouamas, à Aà'n-el-Hammam (Tizi-Ouzou), le 1er janvier 1941, a débuté sa carrière artistique à Alger à la fin des années 1960 en s'inspirant du style de Boudjemaâ El Ankis (1927-2015). Mêlant classiques du chaâbi aux créations «asri» appelé également «chansonnettes», il avait réussi à créer un style propre à lui, différent des «rigueurs» de l'école El-Ankaouia, en référence à El Hadj El-Anka.Malgré son retrait précoce de la scène artistique et sa légendaire discrétion, il est devenu un des artistes algériens les plus populaires et un des plus imités par les autres chanteurs chaâbi.Le Cheikh avait été hospitalisé en septembre dernier à Alger suite à un malaise. Amar Ezzahi repose désormais à El-Kettar où est également enterré l'autre grand maître du chaâbi El Hadj M'hamed El-Anka, décédé, lui aussi, un mois de novembre de l'année 1978 et originaire lui aussi de la Kabylie.Kader B.Une seule richesse : l'amour du peuple !Amar Ezzahi est une personnalité et un cas à part dans l'histoire de la chanson chaâbie et de la musique algérienne en général. Son dernier concert date de 1987 à la salle Ibn Khaldoun à Alger. Une trentaine d'années loin de la scène artistique «officielle», c'est trop long et beaucoup d'artistes seraient retombés dans l'anonymat. Mais, même ce concert de 1987 était une exception, une brève réapparition sur scène après des années d'une quasi-retraite loin des feux de la rampe.Amar Ezzahi est resté célibataire. Malgré son immense popularité, il n'a jamais couru derrière la richesse, «la gloire» et la célébrité. Il n'a jamais possédé de voiture. Ses rares enregistrements à la télévision datent du début de sa carrière. Peut-être même qu'il les considère comme des «erreurs de jeunesse». Le musicologue Abdelkader Bendamèche nous a confié, un jour, qu'il existe, en tout, quatre enregistrements d'Amar Ezzahi (en concert) à la Télévision algérienne. Amar Ezzahi a aussi, et depuis bien longtemps, cessé les enregistrements en studio d'albums. En outre, il a toujours refusé d'encaisser ses droits d'auteur. Un autre que lui aurait'acheté une villa dans un quartier huppé. Mais l'immeuble où vivait Amar Ezzahi est tellement vétuste que, mercredi et jeudi matin, ses voisins ont été obligés de ne laisser que des petits groupes entrer lui rendre un dernier hommage par crainte de voir le bâtiment de trois étages s'effondrer sous le poids de gens trop nombreux.Les modestes revenus d'Amar Ezzahi proviennent des fêtes familiales qu'il animait depuis une cinquantaine d'années, lui qui pouvait négocier des cachets faramineux pour des concerts ou des tournées.C'est certainement son côté mystique, son «tassaouf» qui a fait de lui ce qu'il a été jusqu'au dernier souffle de sa vie. Ceux qui le connaissent parlent de son caractère «kheloui», c'est-à-dire un homme porté sur le calme, la solitude et la méditation. Cela ne l'a pas empêché d'être un «boukhalfi», un terme du jargon algérois intraduisible, mais qui veut dire être aimable avec les gens, «bon vivant» ou encore philanthrope. Amar Ezzahi, surnommé affectueusement «Amimer», n'a peut-être pas «réussi» matériellement sa vie (selon certains critères). Mais il a gagné ce qu'aucun argent ne peut acheter : l'amour du peuple !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : K ”ˆB
Source : www.lesoirdalgerie.com