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La voix de Mimouni



La voix de Mimouni
Ecrivain de haute qualité, Rachid Mimouni a aussi été un chroniqueur de talent. Les éditions Sédia ont eu la bonne idée de rééditer le recueil de ses Chroniques de Tanger, paru une première fois en 1995 en France chez Stock.S'étalant de janvier 1994 à janvier 1995, le contexte de ces petits «textes à dire», par la voix de l'auteur lui-même, est particulier. Rachid Mimouni, dont la réputation d'écrivain était largement établie, a dû quitter l'Algérie suite aux menaces intégristes conjuguées à la méfiance du pouvoir en place. Son ?uvre romanesque totalement tournée sur la désillusion postindépendance et la manipulation politique des grands idéaux ne pouvait que déranger. Sa prise de position claire contre l'intégrisme (notamment exprimée dans on essai paru au c?ur de la tourmente en 1992 et astucieusement intitulé De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier) le placera dans le collimateur des islamistes. Après l'assassinat de son ami Tahar Djaout, Mimouni quitte l'Algérie en 1993 pour s'installer au Maroc. Un pas de côté pour survivre au tumulte de la guerre.De sa ville natale de Boumerdes, où il vivait encore, l'écrivain s'établit avec sa famille à Tanger. Les similitudes ne manquent pas entre ses deux villes : en périphérie des capitales (Alger et Casablanca) sans avoir leur train de vie stressant, ouvertes sur la mer, ceinturées de montagnes et nourries de culture amazighe. Tanger c'est aussi le siège de la radio Médi 1 (Radio méditerranée internationale) où il diffusera ses chroniques. C'est dans cette ville que Rachid Mimouni passera sa dernière année, avant de s'éteindre en février 1995 d'une hépatite aigue à l'âge de 49 ans.A travers la cinquantaine de chroniques étalées sur une année, ce sont les préoccupations quotidiennes, de l'écrivain et de l'époque, qui font surface. Mimouni parle d'un verbe limpide, presque didactique par moment, des inégalités nord-sud, de la montée de l'intégrisme, de la mondialisation qui prend des allures d'occidentalisation ou, plus précisément, d'américanisation? C'est surtout la situation en Algérie qui revient inlassablement en ces années de sang. Travaillant pour une radio à vocation méditerranéenne, son propos se veut global et souvent comparatif.Créé en 1980, Médi 1 est un réseau radiophonique marocain, détenu par des compagnies marocaines et françaises, qui diffuse ses émissions en Afrique du nord et au sud de l'Europe. Il évoque par exemple le marché de l'exportation des roses marocaines en rapport avec celui des armes vendus par les pays développés ; il compare les activités de service florissantes autour des animaux de compagnies en Europe tandis que des enfants meurent de faim en Afrique?Autant de rapprochements qui dessinent la géographie d'une planète divisée entre des damnés de la terre qui subissent tous les maux et des privilégiés qui sont au moins coupables d'indifférence, quand ils ne sont pas coupables par exemple d'accueillir et de protéger les têtes pensantes de l'intégrisme. Parmi les chroniques d'anthologie on citera le commentaire du 23 juin 1994 sur l'abrogation, par l'Assemblée nationale française, d'une loi imposant des contrôles aux frontières aux pigeons. Poussant le raisonnement à l'absurde, Mimouni imagine que les humains demandent l'application pleine de cette décision, y compris pour les bipèdes. En ces années où des intellectuels menacés de mort éprouvaient les plus grandes difficultés à trouver asile en Europe, le commentaire prend tout son sens.S'il n'est pas tendre avec l'hypocrisie des pouvoirs en place en Occident, Mimouni ne ménage pas les dirigeants des Etats du sud, et particulièrement les dirigeants algériens. C'est toujours par le biais de l'anecdote qu'il ouvre sur de larges perspectives de réflexion. Il revient par exemple sur la disparition du métier de cireur de chaussures en Algérie, sur ordre de Ben Bella en 1963. Une décision qui entendait éliminer cette activité « humiliante » mais sans proposer d'autres sources de revenus aux plus démunis qui continuaient d'être humilié mais loin des regards, souligne Mimouni. C'est par le même procédé qu'il évoque les dysfonctionnements du système scolaire algérien via une récompense financière offerte au meilleur apprenant du Coran. Ne faudrait-il pas comprendre plutôt qu'apprendre ' se demande le chroniqueur. Plus largement, Mimouni plaide pour une sorte de démocratie libérale où la liberté d'entreprendre et la tolérance seraient assurées. On notera sa distance critique vis à vis des idéaux de gauche et du dirigisme économique. Bien entendu, certaines réflexions sont marquées par le contexte et peuvent paraître naïves ou évidentes de nos jours, mais on rencontre également des remarques d'une grande lucidité qui nous parlent encore aujourd'hui. Evoquant la dégradation du sentiment religieux vers le fanatisme en cette fin de XXe siècle déshumanisant, il dira : «Il y a fort à craindre d'une alliance suicidaire entre une technologie démesurée et une spiritualité dévoyée». Notre époque, avec ses puissants groupes intégristes recrutant en masse via Internet, lui donne malheureusement raison.Mimouni évoque aussi des aspects de sa vie d'écrivain comme les mécanismes des prix littéraires ou la comédie des plateaux de télévision. Il évoque enfin avec sincérité sa peine d'exilé, imaginant dans son ultime chronique le retour au pays des intellectuels dispersés : «Bien sûr, nous refuserons les fanfares, mais nous serions touchés si quelques fillettes venaient nous offrir des fleurs. Nous retrouverons nos mères pleurant de joie et nos amis bougons mais attendris». Les chroniques de Tanger sont à lire comme un témoignage vivant de l'époque, de l'homme et de l'écrivain Rachid Mimouni. Rachid Mimouni, Chroniques de Tanger (janvier 1994 ? janvier 1995), Editions Sédia, Alger, 2016. Prix : 700DA
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