
Quand le gouvernement a supprimé le crédit automobile, Farid avait pris cela comme il l'avait senti : un abus d'autorité. Pourtant, ce n'était pas tout à fait ça, parce que, exprimé dans le langage populaire, ce qu'il avait éprouvé en ces temps-là était beaucoup plus injuste, plus rageant et plus profond. Farid n'est pas né avec une cuiller d'or dans la bouche, mais depuis qu'il était en âge de conduire, il a toujours eu une voiture.Enfin, une voiture, c'est juste une façon de parler, si on doit se fier aux sarcasmes récurrents de son père, qui ne comprend pas qu'on puisse se faire autant violence en s'encombrant avec de vieilles carcasses «qui passent plus de temps immobilisées au garage que sur les routes». En fait, la religion du bonhomme est faite sur la question : ou on a une voiture de qualité, achetée neuve, entretenue et confortable ou? on reste tranquille. Et au bout de la langue, il avait toujours la même histoire en soutien à sa thèse. Elle était usée, tellement usée que Farid en arrivait parfois à manquer de courtoisie avec son père en lui rappelant un peu sèchement qu'il connaissait la «chanson».Le vieil homme racontait donc qu'au temps de l'Union soviétique, il y avait une formule aussi fine que pertinente qui disait : «Avoir une Lada, c'est bien. Avoir une? voiture, c'est encore mieux»! Farid achetait de vieilles caisses qu'il prétendait pouvoir retaper grâce à son génie dans l'art mécanique. Ça, c'est ce qu'il prétendait, parce que dans la vraie vie, il en était tout autrement. A chaque fois qu'il en achetait une, elle lui bouffait ses rachitiques économies et elle finissait immanquablement vendue pour un sandwich ou dans le cimetière à ferraille.Quand l'Etat avait institué le crédit automobile, Farid a continué un temps à s'entêter dans sa «philosophie» des voitures. Son vieux paternel lui avait bien parlé, toujours sur le même ton sarcastique, de l'opportunité à saisir pour «enfin se payer une vraie voiture», mais Farid a résisté. Quand il s'est rendu à l'évidence, les malins du gouvernement, qui s'inquiétaient pour «l'endettement des ménages», avaient déjà supprimé le crédit automobile ! La poisse.Quelque temps après, Farid comme tous les Algériens qui ne peuvent pas acheter une voiture en la payant cash, c'est-à-dire l'écrasante majorité, sont «rassurés». Ils pourront bientôt - façon de parler - retrouver le crédit à la consommation, à condition d'acheter une voiture? fabriquée en Algérie !La première voiture «algérienne» vient de sortir des ateliers de l'usine de Tlelat. Trois ou quatre ministres, un Premier ministre, beaucoup de monde et des poussières. Le vieux Bachir rappelle à son fils que le crédit automobile pour les voitures fabriquées en Algérie va être rétabli dans pas longtemps et qu'il fallait qu'il prenne les devants pour que «ça ne se passe pas comme la dernière fois». Farid est alors allé dans sa chambre et il est revenu avec un petit sac dont il extirpe de grosses liasses de billets qu'il montre à son père : depuis qu'on attendait la voiture fabriquée en Algérie, on a eu largement le temps d'en économiser le prix? Et si on doit attendre encore qu'on rétablisse le crédit, on aura peut-être de quoi en acheter deux !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Temps d'Algérie
Source : www.letempsdz.com