Le phénomène de la violence prend de l'ampleur en Algérie et des séries d'actes portant atteinte aux biens et aux personnes sont souvent signalées un peu partout à travers le pays. Les jets de pierres contre des trains en marche ou à l'arrêt dans les gares, a créé un climat d'insécurité, tant chez les voyageurs qu'au sein des cheminots. Récemment Amar Azib, secrétaire général du Syndicat des travailleurs des trains d'Alger évoquait «une montée de l'insécurité et de la violence dans nos trains» pour expliquer les grèves décrétées dans ce secteur. La SNTF appelle les parents de ces jeunes à prendre leurs responsabilités envers leurs enfants et a fait savoir récemment que les services concernés de la société ont entamé des procédures de poursuites judiciaires envers les auteurs de ces actes.La violence n'est pas circonscrite à cet espace, elle est «généralisée», déclare Zoubir Arous, sociologue et directeur du laboratoire religion et société à l'université d'Alger 2. Ici, il évoque avec nous les féminicides, le meurtre d'un professeur d'université tué par balle par un collègue à l'université de Batna, il y a cinq jours. Ces actes sont, selon lui, des degrés ultimes de cette violence qui se généralise dangereusement. Il considère que cette violence observée dans différents espaces traduit la crise multiforme dans laquelle se débat la société algérienne. Ces «actes condamnables» ne peuvent toutefois être combattus par la violence, mais par l'éradication des causes. C'est la seule démarche, dit-il, pouvant mener à «une paix toutefois bâtie sur un consensus national ».
Entretien réalisé par Abla Chérif
Le Soir d'Algérie : Des actes de violence de degrés variables sont très fréquemment enregistrés à travers le territoire national. Comment expliquez-vous ce qui se passe '
Zoubir Arous : Le degré de la violence que nous enregistrons traduit le degré de la crise multiforme dans laquelle se trouve plongée la société algérienne. Cette crise est de différente nature, elle est multiforme, sociétale, économique, culturelle, et à cela s'ajoute le gros problème des libertés. L'individu se trouve ainsi encerclé, pris au piège, confronté à des phénomènes qu'il subit, et l'Algérien est connu pour intérioriser. ll a toujours subi et intériorisé. Naturellement l'explosion a suivi, une explosion individuelle, par groupe et elle s'exprime par cette violence à laquelle nous assistons et qui se déroule dans des espaces auxquels nous ne nous attendions pas.
Vous voulez parler du meurtre qui s'est déroulé à l'université de Batna il y a cinq jours '
J'estime qu'il s'agit là, de l'un des plus hauts degrés de violence car elle s'est déroulée au sein d'une corporation qui est censée combattre la violence. C'est l'élite. Un professeur qui tire un coup de feu contre son collègue dans une université, c'est grave, très grave et ce quel qu'en soit le motif. L'acte est condamnable et le pourquoi ne justifie pas l'action. Je n'ai pas de détails sur l'affaire en elle-même, ni sur les raisons ayant conduit l'auteur de ce meurtre à ouvrir le feu sur son collègue, mais je suis profondément choqué et alerté par ce qui s'est passé. Même s'il s'agissait d'un crime d'honneur, cela ne justifierait pas son acte, il reste condamnable car les problèmes ne se règlent pas de cette façon. C'est comme cette violence qui s'exprime à l'encontre des femmes.
C'est-à-dire '
Là aussi, il s'agit du summum de l'expression de la violence, et le plus grave, c'est qu'elle est commise au nom de la religion qui prône tout à fait le contraire. La violence contre les femmes est partout. Elle n'est à l'abri ni chez elle, dans son domicile, ni à l'extérieur. En parlant d'extérieur, il faut savoir qu'une partie de la violence qui s'exprime dans la rue est due à la crise de logements. Les catégories de personnes qui n'ont pas où loger, qui n'ont pas d'habitat font de la rue leur espace vital, un espace ouvert sur tous les dangers, et qui conduit aussi à des rivalités pouvant prendre des formes extrêmes pour la possession d'une parcelle de ces espaces publics. C'est pour cette raison que je vous disais qu'il s'agit d'une crise multiforme.
Comment expliquez-vous ce qui se passe dans les gares, cet acharnement à caillasser des trains '
Ce phénomène n'est pas nouveau, il a toujours existé.
Il s'est accentué...
Nous avons toujours entendu parler de jets de pierres au passage des trains, ce phénomène existe depuis longtemps. C'est l'œuvre des riverains, tout autour se trouve une population mal contrôlée tant au niveau scolaire que dans les maisons. Leur violence s'exprime ainsi, elle traduit une violence intérieure. On ne naît pas violent, on le devient, c'est aujourd'hui une réalité sociale. C'est triste mais c'est une réalité, des enfants des jeunes, des personnes mûres et à présent, même un professeur d'université versent dans la violence. C'est grave.
Cette violence a des risques de se généraliser '
Elle est générale. Aujourd'hui, chacun se considère maître de son espace public. Même les marchands vous empêchent de garer devant leur magasin parce qu'ils estiment que cette parcelle de rue leur appartient. La violence est partout.
Où classez-vous les harragas dans ce contexte '
C'est l'expression d'une violence dirigée contre soi-même.
À ce niveau, le problème n'est pas économique, ces personnes ne se trouvent pas dans un espace de liberté recherchée, ils vont à l'aventure pour tenter de faire ce qu'ils n'ont pas fait, trouver ce qu'ils n'ont pas trouvé chez eux, mais malheureusement ils ne trouvent rien en arrivant.
Où risque de conduire cette situation '
Aujourd'hui, nous assistons à une montée de violence dangereuse. Elle peut conduire à une violence collective incontrôlée. Voyez ce qui s'est passé à Khenchela ces derniers jours, la population a protesté face à la délégation conduite par le ministre de l'Intérieur, les gens n'ont pas eu peur, ils ont marché et protesté...
Est-il trop tard pour endiguer le phénomène '
Il n'est jamais trop tard. Il y a eu des guerres puis la paix. Toutes les guerres, ont été suivies de paix. La véritable paix est celle qui se construit autour d'un consensus national. On ne combat pas la violence avec de la violence, on lutte contre les causes de cette dernière.
A. C.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Abla Chérif
Source : www.lesoirdalgerie.com