Des femmes et des hommes qui regrettent l'époque de Ben Ali, on en rencontre en Tunisie. L'argumentaire est plutôt bancal : certes, ils n'ont aucune estime pour le régime policier avilissant et encore moins pour les familles «présidentielles» de kleptocrates et de voyous… Mais ils se disent inquiets de voir leur pays sans «cap sérieux» avec l'émergence de fanatiques salafistes dont les manifestations bruyantes effraient touristes et investisseurs.
Des femmes vous font remarquer que des hommes, qui étaient il n'y a pas si longtemps de notoires «bons vivants», se mettent à lancer des invocations religieuses à tout bout de champ, signe, selon ces citoyennes résolues, que le «progressisme» qui a prévalu en Tunisie - malgré les dictatures - est réversible. Quelques-uns de ces déjà déçus de la révolution applaudiraient même «au retour de Zine», mais ils ne sont guère nombreux. Même les plus inquiets ne voudraient pas du retour d'un système abêtissant et avilissant. Et de fait, le visiteur algérien qui n'aurait pas visité la Tunisie depuis l'époque «calme» de Ben Ali découvre, enfin, des Tunisiens qui parlent librement. Sans craindre les oreilles d'un mouchard ou d'un flic de la pensée en mission permanente. On le fait remarquer aux Tunisiens «déçus» et ils l'admettent sans mal.
La différence avec un hier étouffant est que l'on peut dire que les «choses vont mal», que «l'avenir de la Tunisie est inquiétant», voire sombre. Sous la dictature, cela aurait été impossible. Le premier constat que l'on fait à nos amis est que si la Tunisie ne s'est pas radicalement transformée, les Tunisiens ont déjà changé. Ils parlent, s'expriment, polémiquent et contestent. Les médias, comme toujours après une longue cure de larbinisme contraint, sont parfois déchaînés, souvent au mépris de l'éthique. Pas joli à voir, quelquefois. Mais qui peut souhaiter un retour à des journaux où l'évocation quotidienne de Zine, avec photo à l'appui, était une prescription implacable. Des Tunisiens qui connaissent parfaitement les enchaînements de la crise algérienne admettent qu'ils s'en tirent pas trop mal comparativement aux autres pays du «printemps arabe». Et que l'alternance est possible, le gouvernement islamiste pas éternel. Tout dépend du combat politique que l'on mène ou que l'on refuse.
Ceux qui profitaient du système Ben Ali et qui peuplent encore les administrations, souvent à des niveaux importants, regrettent une ère autoritaire où personne n'osait les contester. Ces milieux tentent d'utiliser les inquiétudes de la classe moyenne face aux turbulences provoquées par un vrai changement de régime. Mais quand on tend bien l'oreille, bien peu accepteraient de revenir à la situation de «naam sidi l'boulice» - Oui, Excellence policier ! Mais il est clair que les peurs des classes moyennes constituent le terrain de chasse privilégié des profiteurs de l'ancien régime. L'autre curseur de la vie politique et de la transition tunisienne, c'est la situation des jeunes des classes populaires qui vivent, déjà, dans le sentiment que la révolution a été confisquée par des nantis. Les salafistes, plus ou moins instrumentés par les benalistes, surfent clairement sur cette révolte des jeunes déshérités. C'est une dimension sensible. Les partis politiques progressistes, plutôt que de se fourvoyer dans des débats amphigouriques, devraient tenter de retrouver le chemin de ces quartiers populaires, leur espace d'ancrage naturel. Le constat vaut pour l'ensemble de la gauche arabe mais il sonne comme une urgence pour la gauche tunisienne.
POUR L'INSTANT, L'ALGERIEN QUI RENCONTRE DES AMIS TUNISIENS LEUR DIT QU'IL LES PREFERE TELS QU'ILS SONT AUJOURD'HUI, INQUIETS ET INSATISFAITS, MAIS PARLANT A HAUTE VOIX. IL LES PREFERE A CE QU'ILS ETAIENT, HIER, SOUS BEN ALI, FUYANTS, REDUITS AU MURMURE ET TOUJOURS AUX AGUETS. OUI, LA TUNISIE N'A PAS ENCORE CHANGE, MAIS LES TUNISIENS ONT BIEN CHANGE. EN MIEUX, EN INFINIMENT MIEUX, EN CITOYENS !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : K Selim
Source : www.lequotidien-oran.com