Après la théorie du « président » nommé, celle du président élu par un collège restreint et celle du président qui veut l?être à vie et organise le pays autour de lui comme un livre de chevet, une nouvelle piste peut être dégagée pour expliquer pourquoi Abdelaziz veut un troisième mandat. Une piste qui pose comme thèse que peut-être il ne le veut pas encore et que tout commence par ce malentendu. Il s?agit d?une sorte de théorie du 3ème mandat par hypnose collective.Explication: s?il y a apparente contradiction entre un Bouteflika qui ne s?est pas encore prononcé sur sa candidature et une machine nationale qui se met en place pour lui assurer la 3ème présidence, c?est qu?il existe un cercle large d?hommes qui veulent l?imposer comme président et lui imposer la présidence. Par un gigantesque jeu d?effets hypnotiques, l?actuel président se retrouverait ainsi encerclé par des gens qui l?entourent d?acclamations à chacune de ses sorties terrestres, le harcèlent de chants et de comités populaires de soutien, l?inondent de fax, de placards publicitaires et d?enfants souriants qui le réclament à chaque virage, le poussent dans le dos et lui font voir tout un pays en attente de sa décision. A la fin de ce jeu de reflets, le président est mené à se poser une formidable interrogation sous forme d?un destin possible: « Et si vraiment c?est le peuple qui me réclame ! ».Lors de son dernier périple dans le Sahara, Bouteflika a presque validé cette théorie en donnant à voir le spectacle d?un homme cultivant un faux suspense, presque emporté par cet enthousiasme insistant qui l?entourait de toutes parts, presque convaincu par cette unanimité tellement « naturelle ». L?affaire du 3ème mandat ne serait donc plus cette mécanique de propagande décidée par le haut et invitant le peuple dans un jeu de rôle, mais une sorte de complot charmant venu « d?en bas » et qui prendrait l?homme par les affects et les sentiments.Du coup, la grosse question: qui sont ces gens qui arrivent à manipuler tout à la fois le peuple et son président ? La réponse la plus simple serait que ces gens-là ne sont pas des gens mais un appareil alimentaire qui a plus besoin de Bouteflika que le contraire. Une sorte d?estomac institutionnel clandestin qui, sous couvert de la sauvegarde de la stabilité et habillé par la doctrine du manque « d?hommes alternatifs » et de pièces de rechange, tient à Bouteflika comme on tient à une chaîne alimentaire. Bouteflika étant le président algérien qui dort sur le plus gros matelas d?argent épargné depuis Boumediène et qui consent le plus de dépenses pour rendre vivable ce pays, il faut donc le garder le maximum de temps possible, même en tordant le cou à la Constitution du pays.Vu à travers cette explication, Bouteflika serait presque un homme innocent - bien qu?aucun dirigeant hérité de 1962 ne le soit entièrement -, un sentimental floué par des sentiments et une simple pièce dans un gros jeu d?effets dominos joué dans l?arrière-salle du pays. Il ne s?agirait plus là du simple cabinet noir en mode des années 90, ni d?un cercle « régional » qui pense à sa survie, ni même d?un club fermé d?opérateurs ventriloques coupables d?une version malsaine du nationalisme, mais d?une grosse population qui trouve son compte dans l?actuelle partition et dont les locataires vont du simple appariteur dans une société-écran de réfection de routes, jusqu?aux gros donneurs d?ordres dans le cadre de la relance nationale.Une belle théorie de présidence involontaire et d?un peuple sous-titré. Est-ce vrai ? Personne ne sait. Il s?agit d?une théorie. Elle repose sur cette vérité qui veut que chaque homme qui dirige trop longtemps finit par croire qu?il est aimé à la folie et qui veut que s?il se méfie de tout le monde, il se méfie de moins en moins des chansons et des acclamations au fil de son temps. A suivre donc.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com