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La terrible esthétique du terrorisme stylisée



La terrible esthétique du terrorisme stylisée
L'hommage des étudiants d'art algériens, outre sa dimension solidaire, est aussi une démonstration de lucidité politique au sens fort exprimée par cette jeunesse visiblement consciente du péril de l'intégrisme religieux. Une performance «éphémère», mais qui survivra vivement dans la mémoire de ces acteurs et spectateurs, est également visible «en différé sous la forme d'un enregistrement vidéo», indique Marwa, la responsable de communication du collectif.Effectivement, l'?uvre en question est visible depuis hier soir sur les réseaux sociaux, un bouleversant court métrage en noir et blanc, et qui, plus qu'une reproduction de la performance réalisée en direct, représente en soi une véritable entreprise artistique de qualité. La performance consiste à «faire le mort», mais par une spectaculaire démonstration de «vitalité intellectuelle».Ainsi, les membres du collectif ont osé styliser l'assassinat et interroger la terrible esthétique de la mort dans l'enceinte de l'école d'arts qui fut la scène d'un autre terrible attentat, le meurtre d'Ahmed Asselah, directeur de l'Ecole des beaux-arts d'Alger et son fils Rabah, étudiant, le 5 mars 1994.Vingt-et-un ans plus tard, l'intégrisme religieux terrorise autant, sinon redouble de férocité, c'est dire que la méprisable mouvance dégénérée qui ballotte le sort du monde arabo-musulman est désormais au zénith de son ignoble animosité comme en témoigne la récente attaque perpétrée contre l'université publique et multiethnique kényane de Garissa par la milice islamiste des Shebab.Pour peindre leur fresque, les jeunes artistes ont modelé l'espace-temps et usé de leurs corps comme matériaux ; une caméra baladeuse se faufile au ralenti entre les étudiants figés dans différentes poses : groupes en discussion, couples en intimité, lecteur solitaire de journal, filles et garçons illustrent le corps social dans les postures de la vie quotidienne, avant de tomber brusquement sous une rafale de balles. Société morte assassinée sur le carrelage, cadavres somme toute mixtes.Le dernier mouvement de la performance clôt ainsi le spectacle de cette ?uvre vivante par une image porteuse d'une forte charge émotionnelle et fige soudainement, sous le bruit des balles l'espace-temps et les corps ; les étudiants feignent la mort brutale en s'affalant par terre. L'?uvre chronologique atteint son terme et son apogée ; l'arrêt sur l'image des étudiants des beaux-arts dans des postures identiques aux victimes de l'exécution sommaire de l'université de Garissa ressemble, à s'y méprendre, à la terrible image qui a fait le tour des médias du monde. La reconstitution est troublante et laisse le spectateur mi-fasciné, mi-gêné, un art qui interpelle, un art qui dérange.L'idée avait germé dans le tumulte d'échanges d'idées houleuses que connaît l'école depuis le début de ce printemps 2015, et en prompte réaction au hachtag #147notjustanumber(#147Ce n'est pas juste un nombre) lancé par l'activiste kényane Ory Okolloh Mwangi dans le but de mettre un visage et un nom sur tous ces morts et qui avait provoqué un déluge d'hommages sur les réseaux sociaux. «Nous avons voulu faire entendre les échos de cet appel jusqu'à Alger : #147.Ce n'est pas juste un nombre, ce sont aussi des corps, des étudiants, des visages, des noms, des vies et rappeler à la mémoire les victimes algériennes de la décennie noire et prévenir que nous ne sommes pas encore à l'abri d'un retour à l'âge obscur, les artistes doivent être et rester toujours des citoyens lucides et vigilants», développe un étudiant en troisième année, tout en insistant de ne pas citer son nom car, dit-il modestement : «Il s'agit d'une ?uvre collective».SymboliqueComme l'?uvre laisse une libre interprétation à son spectateur, ces acteurs mêmes y prêtent une symbolique à multiple sens, porteuse de moult significations selon chacun des jeunes artistes : «Rendre hommage aux victimes est le devoir des vivants, dénoncer le terrorisme n'est pas une communication vaine», disent ils ; «figurer la chute de vie à trépas et tenter de vaincre la frayeur devant son bourreau» et «dénoncer le terrorisme systématiquement et ne pas sombrer dans la monotonie normalisatrice des communiqués platoniques», ajoute une autre jeune fille sont autant de phrases au juste ton et d'idées claires qui rebondissent dans les ateliers, côté cour ou côté jardin de l'école d'arts.«La mise à mort de l'art et de la liberté d'expression est encore plus tragique que la mort biologique», ajoute un jeune peintre pour rebondir sur la situation déliquescente des arts en Algérie et le cas des école d'arts en particulier. «Les artistes sont des observateurs avertis de leur société, visionnaires et porteurs de lumière, et ce, comme pour mieux éclairer leurs concitoyens sur les tares de l'obscurantisme et interpeller leur responsabilité de prévenir la condition humaine des déviations barbares», commente un enseignant.Ainsi, les discussions fusent et vont bon train, la créativité aussi, et l'intelligence qui brille dans les yeux des étudiants quand ils interrogent leurs enseignants ou les artistes visiteurs venus témoigner leur soutien à la nouvelle engeance avant-gardiste d'Alger. L'Ecole supérieure des beaux-arts d'Alger, qui vit une véritable révolution picturale depuis l'entame du mouvement de protestation de ces étudiants au début du mois d'avril, est en phase de devenir un haut lieu de la vie intellectuelle estudiantine et le havre de liberté d'expression par excellence de la capitale algérienne.L'histoire de l'art algérien retiendra, vraisemblablement, que les jeunes artistes de l'ESBA ont formé et commis la peinture d'une ?uvre capitale et ont été les pigments d'une toile géniale : tableau vivant d'une nature morte bouleversante, provocatrice, scrutatrice de la philosophie de la mort et, paradoxalement, pleine de vie(s) ! Le spectacle troublant de cette singulière nature morte mettant en scène ces jeunes esprits vifs prenant la pose de la mort déclame en fait une renaissance. En ayant chu, les artistes illustrent et interprètent la mise à mort de l'art et la déchéance de l'artiste sous le joug de l'obscurantisme assassin, mais, illuminés, ces jeunes citoyens interrogent et confondent le corps social et le mettent en garde en lui renvoyant l'image prophétique de sa condition quand il aura chu.


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