
Nadji Safir, ancien chef de département à la Présidence de la République et à l'Institut national des études de stratégie globale (INESG), est chargé de cours à l'Institut de sociologie de l'université d'Alger. L'actuel consultant international, également membre du conseil scientifique de l'Institut de recherche et d'études Méditerranée Moyen-Orient (Iremmo, Paris), a aussi travaillé à la Banque africaine de développement (BAD).Liberté : Dans votre approche de la société algérienne, vous insistez beaucoup sur l'importance de la logique de rente qui y prévaut. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui caractérise cette société 'Nadji Safir : Toute société humaine peut fondamentalement être définie par les conditions dans lesquelles elle s'organise pour créer des richesses et assurer leur redistribution, en vue d'assurer les conditions de sa reproduction et de sa pérennité. De ce point de vue, la société algérienne contemporaine peut être caractérisée par le rôle tout à fait déterminant et relativement durable qu'y joue la logique de la rente, liée à la valorisation de ses hydrocarbures sur le marché mondial, qui est à l'origine de près de 40% du PIB, de 65% des recettes fiscales de l'Etat et de 98% des exportations. Dès lors, toutes les logiques sociales à l'?uvre aux différents niveaux individuels et collectifs vont s'organiser pour se positionner du mieux qu'elles peuvent pour bénéficier de la redistribution des ressources telle qu'assurée par l'Etat, en tant que gestionnaire central. Or, un contexte rentier aussi prégnant a pour conséquence majeure directe de dévaloriser les logiques d'effort, de travail, de rigueur et de mérite, qui ne peuvent résister face aux faciles tentations qu'il génère. Ceci dit, en liaison avec une redistribution des ressources rentières, la société algérienne est également caractérisée par une augmentation remarquable de l'espérance de vie, une généralisation de la scolarisation à propos de laquelle il convient de rappeler qu'une impérieuse exigence de qualité s'impose, une forte (r)urbanisation, une présence croissante de la femme dans beaucoup de domaines d'activité et diverses logiques de quête identitaire. Par ailleurs, deux phénomènes majeurs caractérisent aussi la société algérienne : l'importance du secteur informel et celle du chômage, qui finissent par générer et entretenir d'importantes situations de précarité, notamment chez les jeunes.Vous considérez que l'Algérie vit une phase "extrêmement difficile". Dans cette perspective, en quoi la double transition énergétique et économique, ainsi que la transition politique sont-elles indispensables 'L'importance du choc externe qu'est en train de connaître l'économie algérienne montre l'évidente fragilité du modèle rentier, qui doit absolument être abandonné. La société algérienne n'a désormais plus d'autre choix que celui de réussir la transition, tant de fois annoncée, la conduisant à produire des richesses par la production de biens hors hydrocarbures, de services et de connaissances, composantes immatérielles devenues d'incontournables facteurs de production. Or, dans le monde où nous vivons, cette transition ne peut se concevoir sans une nécessaire participation à la compétition économique mondiale, seule garante à la fois d'une réelle efficience interne du système productif national à mettre en place et d'une accumulation de richesses permettant à l'économie et à la société de se procurer, au plan international, tous les biens et services dont elles ont besoin. Il faut savoir qu'aujourd'hui, l'industrie représente près de 5% du PIB et que les exportations hors hydrocarbures représentent environ 2% de la valeur des exportations : la transition économique à opérer demandera beaucoup d'efforts et ne pourra produire d'effets significatifs qu'à moyen terme, au mieux. En même temps, le pays doit également s'engager dans un transition énergétique que plusieurs impératifs imposent : caractère relativement limité des réserves nationales prouvées en hydrocarbures, notamment pour le pétrole ; nécessité de préserver pour les générations à venir une partie de ces réserves ; augmentation régulière de la consommation nationale en produits énergétiques ; disponibilité de sources d'énergie renouvelable, notamment d'origine solaire, dont les coûts d'exploitation ne cessent de baisser ; nouvelles contraintes liées au réchauffement climatique dont le pays est appelé à subir les conséquences directes. Cette transition énergétique ne doit pas être perçue comme relevant de simples choix techniques, mais avant tout d'une nouvelle vision des rapports que nous entretenons tant avec les générations futures qu'avec la nature. Enfin, une transition politique apparaît comme indispensable, dans la mesure où le système politique en place, de par les faibles performances obtenues notamment au plan économique, a clairement montré ses limites en tant que système de sélection des élites et de prise de décision pour les affaires publiques. Longtemps porté par une logique liée à celle de la problématique de la libération nationale, légitimant son autoritarisme et sa pérennité, il doit nécessairement évoluer pour pouvoir prendre en charge les diverses aspirations, qui émanent de la société, les nouvelles exigences que dicte l'économie et les profondes mutations qu'impose un monde en constante évolution.Dans une de vos récentes contributions traitant des évolutions politiques en cours dans le monde arabe, vous avez défendu l'idée de "l'exception algérienne". Tenez-vous toujours à cette thèse 'Vous faites référence à un ouvrage publié en langue arabe à Beyrouth, dans lequel j'ai effectivement rappelé qu'en raison de divers facteurs, notamment liés à son histoire récente, l'Algérie présentait un contexte singulier. En effet, les évolutions qu'a connues l'Algérie, à compter des années 1980, la rupture de 1988, puis la violence exacerbée des années 1990, ont généré une situation politique dans laquelle, d'une part, une démocratisation relativement significative avait été déjà engagée et, d'autre part, un choc traumatique important aux niveaux collectifs et individuels avait été subi, entraînant un refus de l'instabilité et un rejet des formes extrêmes de violence. À ces deux facteurs essentiels s'est ajoutée une politique de redistribution des ressources rentières, déjà engagée dès le début des années 2000 et nettement accentuée à partir de 2011, qui a été utilisée par le pouvoir politique pour éviter ou limiter les multiples formes de contestation présentes dans la société, qui devaient demeurer circonscrites aux différents niveaux locaux concernés. Dans ce texte, j'expliquais que cette "exception algérienne", certes bien réelle, ne pouvait être considérée comme destinée à durer pour l'éternité, dans la mesure où la société algérienne, à l'instar des autres sociétés arabes, demeure parcourue par les mêmes logiques et connaît les mêmes déficits et blocages. Notamment, pour tout ce qui concerne ses faibles capacités à créer et à redistribuer de nouvelles richesses, en dehors de celles liées à la valorisation internationale des hydrocarbures. La principale conséquence est certainement un important chômage des jeunes, alimentant directement la base sociale potentielle des contestations de demain, dont ni la nature, ni la forme, ni l'intensité, encore moins le moment, ne nous sont connus.Vous rappelez sans cesse la nécessité d'une communauté économique maghrébine. Pourquoi un tel objectif vous semble-t-il si important 'L'espace maghrébin ou celui de l'UMA constitue actuellement au plan mondial une exception notable, dans la mesure où il représente, en termes d'échanges commerciaux entre les 5 pays, l'ensemble régional le moins intégré au monde. Depuis de longues années déjà, ces échanges stagnent autour de 3%.A cet égard, un coût du "non-Maghreb" a pu être calculé, exprimé en nombre de points de taux de croissance annuelle du PIB "perdus", qui se situerait autour de 2%. En tout état de cause, les performances des économies de la région n'ont pu qu'être affectées de manière négative par le très faible degré de son intégration économique. Comme aucun des cinq pays n'est en mesure de réussir, seul, une insertion dynamique dans l'économie mondiale, la problématique est dès lors simple : ou bien ces cinq pays réussiront ensemble ou bien ils échoueront ensemble. D'ailleurs, il est significatif que le Maghreb, en tant que région ou à travers les pays qui le composent, est pratiquement absent de la plupart des documents de toutes natures, régulièrement publiés, et relatifs à de futures zones de croissance de l'économie mondiale. Ceci dit, en tant que fonctionnaire de la BAD, j'ai vécu en Tunisie et, à quelques reprises, je me suis rendu au Maroc : dans les deux cas, jamais, je ne me suis senti dans des pays étrangers. Je dirais même que le Maghreb constitue une dimension essentielle de notre identité nationale vis-à-vis de laquelle il ne représente certainement pas une contradiction, mais bien au contraire, à laquelle il apporte un indispensable enrichissement.M. Safir, vous venez de codiriger avec l'économiste français Xavier Richet un ouvrage intitulé Le Maghreb à l'épreuve de la mondialisation, qui paraîtra ce mois-ci aux éditions L'Harmattan. Pourquoi insistez-vous tant sur la coopération triangulaire entre l'UE, le Maghreb et le Sahel 'Parce que les trois espaces considérés, chacun en fonction de ses logiques internes, mais aussi en raison des interactions qu'ils entretiennent, sont appelés, dans les années à venir, à être confrontés à de nouveaux problèmes relevant de solutions qu'ils auront à imaginer et à mettre en ?uvre ensemble. Tout d'abord, il convient de dire que, face aux puissantes dynamiques générées par l'Asie et les pays riverains de l'océan Pacifique, ils sont tous trois confrontés à un risque de marginalisation qu'il ne faut certainement pas sous-estimer.Ceci dit, les trois espaces, Union européenne, Maghreb et Sahel, vont se trouver confrontés à d'importants défis dont, particulièrement, celui des migrations Sud-Nord, que ce soit du Sahel vers le Maghreb ou bien du Sahel et du Maghreb vers l'UE. En raison des caractéristiques démographiques des pays du Sahel, où on rencontre des taux de fécondité parmi les plus élevés au monde, avec 7,1 au Niger, cette région va connaître de nombreuses tensions de toutes natures. De plus, elle sera directement affectée par les conséquences du réchauffement climatique en cours, dont elle devrait être l'une des principales zones d'impact. Pour illustrer l'importance des évolutions attendues, prenons l'exemple de deux pays voisins de l'Algérie : en 2050, le Mali et le Niger, à eux deux, devraient avoir une population de 118 millions d'habitants, alors que celle de l'Algérie serait de 57 millions. Dans de telles conditions, la pression migratoire qui s'exercera sur les pays maghrébins, puis sur ceux de l'UE, pourrait prendre les dimensions d'une grave crise internationale d'une très grande ampleur. Il est donc absolument impératif de penser, d'ores et déjà, à de nouveaux cadres de coopération entre les trois espaces considérés à la hauteur des défis qui s'annoncent, notamment en termes de développement économique des bassins migratoires, et qui ne pourront être relevés qu'une fois assumés par tous les acteurs concernés.H. A.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ameyar Hafida
Source : www.liberte-algerie.com