Les livres de Amara Lakhous se suivent et jusqu'à maintenant se ressemblent. Mais le regard posé comme un microscope sur les secrets de coulisses de la société italienne en particulier et le regard porté sur le Sud par la société occidentale sont autant de qualités qui, sous le couvert d'une esthétique empreinte de cinéma et de belle littérature, nous font apprécier grandement l''uvre de cet écrivain italien d'adoption, farouchement algérien de c'ur et fondamentalement amazigh de sang.
Cet être de mots et de lumière, né en 1970, réside en Italie depuis 1995. Il débute comme journaliste et profite de son passé d'anthropologue pour comprendre et décrire le monde sur son talent de romancier. Il écrit «Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio», qui sera d'abord conçu en langue arabe, puis en italien en 2006. Un roman qui sera consacré en Italie par le prix Flaiano 2006 partagé en compagnie de l'Espagnol Enrique Vila-Matas. Ce livre particulier sera aussi consacré dans sa version en français parue chez Barzakh en 2008, lors du Salon international du livre d'Alger par le prix des Libraires algériens. Pour cette fois, Amara Lakhous revient avec une intrigue imbriquée dans les quartiers interlopes ou vus comme tels de la communauté musulmane de Rome. Dans ses rencontres autour du livre, Amara défend le point de vue du cinéphile en inscrivant une analogie (bien ma- ladroite à vrai dire, car inutile dans ce cas de figure !) avec le film «Divorce à l'italienne» de Pietro Germi en 1961. Le raccourci est vite fait, l'un est sicilien et veut divorcer de sa femme en la collant dans les bras d'un bellâtre et choper son épouse en flagrant délit. L'autre, musulman trop pratiquant, veut coller sa femme dans le lit d'un autre, pour clore le cycle infernal d'un divorce de complaisance et ainsi reprendre le cours de son mariage avec l'épousée qu'il aime toujours et de qui il a divorcé par l'erreur fatidique des trois phrases... Tout cela dans un délire absolu écrit dans le style le plus simple qui soit, direct et clair comme de l'eau de roche avec des répliques lapidaires et expressives. Amara Lakhous semble tellement imprégné de culture italienne qu'il en revendique clairement l'appartenance. Il se met ainsi dans la peau de ce fabuleux Christian Mazzari, Sicilien héritier d'une appartenance tunisienne qui lui ouvrira les portes des services secrets italiens pour une mission au caractère alambiqué qui permet à l'auteur de nous refaire le coup de la «comédie» chorale plongée dans les regards et points de vue différents des protagonistes empruntés pour les besoins de son intrigue dans la faune des habitants musulmans de la très connue Viale Marconi, réceptacle de tout ce qui est immigré et qui cherche un job dans cette capitale aussi ouverte que raciste en fait. Le roman, outre une vision très imagée, nous plonge dans un univers coloré, avec des découvertes fugaces et quelques notes anthropologiques senties par le point de vue maghrébin sur un prétexte dramatique qui infiltre notre héros dans cette jungle organisée pour essayer d'éventer - «excusez du peu» - une cellule islamiste terroriste. Mais le livre, outre une jolie histoire d'amour brodée sur fond de petites subversions lyriques, n'arrive pas à nous faire oublier l'immense talent du premier opus. L'intrigue dans «Divorce à la musulmane à Viale Marconi» reste assez convenue et même le dénouement inattendu bien sûr dans le final ne nous fait guère oublier le caractère choral des personnages qui changent le sens de la lecture et nous intègrent dans un point de vue différent comme dans une carte animée avec des zooms et des plans de caméras turbulentes. Cela ne suffit pas à ceux qui ont lu et apprécié le premier livre de se défaire de ce caractère choral à la convention collante qui, s'il est maintenu dans les prochaines 'uvres, prendra alors la terrible fonction de procédé facile. Il n'est point encore temps de parler de style. Pourtant le talent narratif et le goût de la langue promettent de bien belles autres créations. L'originalité de cet auteur de la jeune génération reste intacte s'il arrive à se dénouer la timidité et aller au plus profond des choses. Il manque de la force et sans nul doute de la souffrance à ses histoires qui pourtant sont ancrées dans un réel prégnant. On a comme l'impression que le regard de l'anthropologue un peu clinique entre dans la description d'un milieu sans que l'empathie de l'écrivain ne prenne part au processus de création. Il semble que l'observation participante n'ait point été usitée même si la description de ces milieux reste féconde en images ; mais qu'à cela ne tienne, il nous restera les délicates envolées lyriques qui dans la beauté de la langue nous accrocheront jusqu'au point final. Cela ne nous empêchera nullement de toujours aller à la rencontre de ce jeune auteur aux promesses nombreuses qui appartient à ce que l'on a appelé dernièrement la nouvelle narration, un bien beau générique qui sied à cet écrivain cinéphile dont on attend les scénarios avec impatience.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Jaoudet Gassouma
Source : www.lnr-dz.com