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"La santé publique est gérée avec une légèreté déconcertante"



Ancien chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Mustapha-Pacha, Abdelouahab Bengounia est devenu un lanceur d'alerte. Il plaide, depuis des années, pour la mise en place d'un institut de veille sanitaire pour éviter de subir l'arrivée d'épidémies.Liberté : Alors que l'OMS tire la sonnette d'alarme sur les risques de voir le coronavirus se généraliser, les autorités algériennes observent le silence. Comment expliquer cela '
Le Pr Abdelouahab Bengounia : Cela ne peut que confirmer la légèreté déconcertante avec laquelle est gérée la santé publique dans notre pays, une légèreté que je n'ai cessé de dénoncer depuis 1986 à ce jour. Et pour preuve, il y a trois semaines, le 3 février, j'ai assuré une conférence au Forum d'El Moudjahid, intitulée "Du nouveau coronavirus en Chine à la veille sanitaire en Algérie", et à ma grande surprise, nos amis journalistes, que je remercie pour leur présence, étaient partagés quant au lieu d'isolement de nos ressortissants rapatriés de la ville de Wuhan (Chine), le foyer épidémique pour ce virus, désormais baptisé par l'OMS Covid-19.
Alors que l'avion transportant nos ressortissants algériens et maghrébins était déjà sur le tarmac de notre aéroport international Houari-Boumediene, nous nous demandions si la mise en quarantaine allait se faire à l'EHS d'El-Kettar, comme annoncé la veille par le MSPRH, ou à l'hôtel El-Marsa. S'agit-il là d'une mauvaise communication ou d'un manque de sérieux chez les autorités sanitaires '
Jusque dans la matinée, les gens ne savaient même pas où les malades allaient être emmenés ou mis en quarantaine. Ce n'est pas sérieux. Puis, même l'hôpital El-Kettar, hérité de la période coloniale à l'instar des 4 CHU d'Alger et choisi comme structure de référence pour les maladies infectieuses, n'est pas un centre d'isolement. Le plus grave pour l'Algérie de demain est qu'on ne tire pas de leçons de notre expérience du terrain.
Lors de l'épidémie de choléra de 1979 à Hussein-Dey, on avait utilisé les services de cardiologie et de médecine interne pour hospitaliser nos cholériques, au détriment des malades cardiopathes et d'autres pathologies. Du 19 décembre 1995 au 4 janvier 1996, lors de la fameuse épidémie d'Aïn Taya, Alger a été submergée par plus de 1 080 cas de fièvre typhoïde en l'espace de deux semaines. Presque tous les services hospitaliers de la capitale avaient été réquisitionnés pour isoler ces malades contagieux.
Où sont les centres d'isolement de notre capitale, messieurs les décideurs de notre santé, de notre destin et de notre déchéance humaine ' La prévention ne se limite pas à quelques actions occasionnelles ponctuelles, mais ce sont des actions planifiées à long terme et qui se préparent à l'avance. Cela ne se décide pas sur place, le même jour. Rester les bras croisés durant des décennies n'est pas sérieux. Le problème de communication autour des épidémies n'est malheureusement pas nouveau.
Lors de l'avènement du choléra en 2018, les autorités avaient mis 15 jours pour communiquer. Pis encore, le ministère de la Santé vient dire que "c'est un courage politique" de révéler le phénomène. Or, s'il avait déclaré les choses à temps, il n'y aurait pas eu de décès. Or, cela fait des décennies que je lutte, personnellement, pour la mise en place d'un Institut national de veille sanitaire (INVS). Cette institution devra être placée sous l'autorité du Premier ministre, qui définira et guidera notre politique nationale de santé.
L'INVS ne comprendra pas uniquement des spécialistes du corps médical, mais comptera des médecins, des pharmaciens, des juristes, des économistes? et tous les autres spécialistes dans les différents domaines de la vie, pour prendre en charge n'importe quel phénomène de santé. En réponse, les autorités disent que nous avons l'Institut national de santé publique. Or, l'INSP ne donnant que des chiffres et des statistiques, il serait l'une des sources pour l'INVS.
Plusieurs pays du pourtour méditerranéen et d'Europe ont annoncé avoir enregistré des cas de personnes atteintes de cette pandémie. Y a-t-il un vrai risque pour l'Algérie dans l'immédiat '
Bien sûr que le risque existe. À cause de la faiblesse des moyens de détection en Afrique, il n'est pas exclu que des cas soient déjà présents dans certains de ces pays sans que l'on s'en rende compte. Il est vrai que nous disposons de suffisamment de moyens pour faire le diagnostic. Un dispositif est également mis en place. Mais cela ne suffit pas. Regardez la Russie. Dès l'apparition du virus en Chine, les autorités ont fermé 4 000 km de leur frontière avec ce pays.
Plus globalement, l'OMS tire la sonnette d'alarme. La propagation s'arrête-t-elle ou pas '
Dans tous les phénomènes biologiques, il y a une courbe ascendante et il y aura une courbe descendante. Il finira donc par s'estomper. Le problème est que, selon l'OMS, il y a encore une propagation du virus. Donc, nous sommes toujours dans la courbe ascendante. L'allure pandémique a pris forme. La pandémie est un phénomène qui est limité dans le temps, mais illimité dans l'espace. Même si, sur le plan médical, l'évolution du virus dépend de l'adaptation du corps humain pour faire face à l'agression. Le corps humain peut se défendre et se prémunir.

Entretien réalisé par : Ali BOUKHLEF
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