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La salle d'attente de Fadéla M'Rabet : dénoncer toujours Arts et lettres : les autres articles



La salle d'attente de Fadéla M'Rabet : dénoncer toujours                                    Arts et lettres : les autres articles
Un ouvrage où le pamphlet rejoint le récit et la poésie.
Près une carrière de praticienne des hôpitaux à Paris, Fadéla M'Rabet met à profit sa retraite par l'écriture, selon son rythme, publiant des récits et des réflexions à la fois de révolte et de sagesse. Elle continue à défendre ses convictions à travers une langue feutrée mais claire, acerbe et sans fioriture. Sa langue reste celle qui se réclame des droits de l'homme. Beaucoup de femmes de son âge se seraient retirées de la course pour faire des confitures. Ce n'est pas son cas, car elle se sent investie d'une mission vis-à-vis de son pays, l'Algérie, et des gens qu'elle aime de toute évidence, au point de transmettre jusqu'au bout sa vision du monde et le sens de la liberté.
Sous des airs de fragilité, elle possède une volonté à toute épreuve pour dénoncer l'inacceptable. Dans son dernier ouvrage, intitulée La Salle d'attente*, elle crie de nouveau sa révolte, se faisant l'écho de la désillusion des jeunes et des femmes d'Algérie. Ses observations font mouche. Elle décrit une Algérie qui se modernise, certes, mais sur le plan technique, et qui recule au plan des idées qui devraient la faire entrer de plain-pied dans ce village global, comme elle y était prête à l'indépendance. Elle ne mâche pas ses mots et on aurait tort de sous-estimer ce qu'elle écrit, même si son discours se répète lorsqu'elle aborde la question de la liberté des choix de vie. Mais n'est-il pas nécessaire de répéter pour que le message passe ' Le titre de ce court essai est significatif. Il est symbolique d'une mise en parenthèse des espoirs démocratiques, comme elle le dit. La salle d'attente est ce lieu où rien ne se passe pour ceux qui y sont, où les gens tuent le temps «en attendant Godot», comme dirait Becket.
Dans cette salle d'attente, les gens font semblant de s'occuper en lisant des pages qui datent. C'est un entre-deux où l'espoir est présent en sachant que le désespoir n'est pas loin. C'est ce que vit l'Algérien qui tient les murs, qui attend un logement, cette jeunesse qui «déambule sur le trottoir, sur la chaussée, qui feint le détachement, la distance mais qui est trahie par un regard fiévreux». Sans tomber dans la nostalgie d'une époque révolue, elle rappelle des fondamentaux, en l'occurrence l'apprentissage de la liberté grâce aux femmes de sa famille, illettrées, mais si riches en qualités humaines, qui ont tout fait pour que les filles étudient afin de se moderniser et ne pas être dépendantes.
Sa grand-mère, Djedda, et son père vénéré ne voulaient surtout pas que Fadéla soit un problème. C'est ce message qu'elle veut relayer aux filles de l'Algérie de 2012 qui se cachent derrière des foulards et qui ont intégré la honte de leur corps, au point de le dissimuler. L'écrivaine ne reconnaît pas son Alger des femmes modernes des années 70, où des femmes libres portaient le haïk, traditionnel mais authentiquement algérien. Aujourd'hui, elle observe des filles devenues des souks ambulants qui portent tout ce qu'elles possèdent sur leur corps, un voile recouvrant la tête et les épaules.
Sous le voile, un foulard qui enserre le front et écrase la chevelure. Ces vêtements ne sont pas choisis mais subis et ces accoutrements escamotent et cachent la féminité, ensevelissent la femme. Les moudjahidates ne se sont pas battues pour cela. Fadéla M'Rabet convoque Kateb Yacine qui attribuait la condition de la femme à la jalousie de l'homme. Le problème est que beaucoup de femmes prennent la jalousie pour une preuve d'amour. «Erreur funeste», crie Fadéla M'Rabet : «Le désir de posséder la femme n'est pas le fait d'être amoureux, mais d'un prédateur' qui remonte au système patriarcal.» Elle affirme que les hommes sont jaloux de leur statut «d'hommes survalorisés». L'idéologie qui se cache derrière ces foulards est honnie et Fadéla M'Rabet dénonce le fondamentalisme religieux de pays comme l'Arabie Saoudite, «le plus antidémocratique des pays musulmans», protégé par les grandes puissances occidentales.
L'écriture de cette féministe, qui se défend d'ailleurs de l'être, se caractérise par la publication d'ouvrages courts tournant autour d'un voyage, d'un sentiment, d'une révolte, d'une humeur. C'est à Alger que naquit sa prise de conscience de questions en rapport avec le traitement des femmes, sujet sensible pour cette conteuse. Ses écrits sont mêlés de poésie, car ils recèlent cet art de raconter les choses qui tournent autour du présent à partir d'un passé. Question lancinante : pourquoi la femme algérienne de ce début duXXIe siècle s'excuse-t-elle d'être là, pourquoi s'excuse t-elle d'être dehors, d'être dans la rue, au point où elle doit se couvrir le corps pour pouvoir se mouvoir dans la société du dehors '
Sa beauté reste cachée, visible que dans l'intérieur familial. Elle demande aux femmes pourquoi, pour vous faire accepter, devez-vous vous voiler d'un hidjab, comme si vous disiez aux hommes «nous ferons tout pour ne pas vous déranger» ; comme si vous disiez : merci de nous tolérer dans la rue. Aujourd'hui, le spectacle est douloureux pour l'écrivaine, car elle observe une jeunesse saccagée et sans espoir, mais qui garde quand même le sourire auprès de celles qui résistent. Fadéla M'Rabet termine avec cette phrase terrible que beaucoup pensent tout bas : «L'Algérie actuelle devient de plus en plus étrangère aux anciens. Elle n'est pas celle qu'ils ont voulue.» Elle dénonce cette nouvelle idéologie rampante «qui permet de faire de toutes les femmes des ventres à guerriers et de tous les hommes des chairs à canon». Elle termine cependant sur une note optimiste pour son Algérie qui mérite mieux, car elle a «l'argent et la jeunesse» pour dépasser l'opacité.
Fadéla M'Rabet, «La salle d'attente» Alger : Ed. Dalimen, 2012. XXX p.
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