Depuis hier, il neige sur les hauteurs dans plusieurs régions du pays. Il faut dire que le temps n'est pas vraiment propice aux jubilations. Ça aurait pu être le cas, pourtant. Quand l'inquiétude et la morosité s'installent de façon aussi durable dans le quotidien, il faut s'accrocher aux petits bonheurs simples et fugaces. Naturellement, la neige n'est pas pour tout le monde. Les flocons ne tombent, ne tourbillonnent que sur les hauteurs. Comme il ne pleut que là où c'est mouillé ' Pas vraiment, les reliefs algériens n'incarnent pas vraiment la prospérité. Parce que loin de la carte postale et au c?ur de la carte géographique, les choses sont autrement plus compliquées. Dans la vraie vie, pour faire simple et moins romantique, la neige inquiète, angoisse et parfois endeuille plus qu'elle ne régale. Pas toujours, il ne faut pas exagérer quand même. Mais pas toujours signifie au moins parfois et chaque fois est une fois de trop. Parce que rester coupé du monde quand le monde précisément vous prend en carte postale pour s'inventer des âmes romantiques, louer les vertus de la nature et le retour aux choses essentielles, ça n'atténue pas votre malheur. Il se peut même que ça l'accentue parce que ça révèle comme différence de fortune, inégalité des chances et injustice. Vous vous rendez compte, se retrouver coupé du monde, sans route, sans électricité, sans gaz, sans eau, sans lait, sans pain... parce que « le ciel a étalé son manteau blanc ou son burnous immaculé sur les montagnes ou un peu plus bas »... Tenez, l'autre fois, un ami qui a grandi en montagne avant de s'installer à Alger nous racontait, avec un mélange de regret, d'étonnement et peut-être bien de culpabilité : « Vous vous rendez compte que mes enfants n'ont pas encore vu la neige autrement qu'en images ' » Pourtant, quand on sait comment il a vécu lui, avec la neige, il ne devrait pas avoir de regret ! Parce que lui, c'est des kilomètres à pied pour aller à l'école, le ventre creux et tout le corps couvert de guenilles, c'est le toit en terre glaise qui menace de s'effondrer, c'est le bois qu'il faut couper dans les arbres en surcharge de poudreuse, c'est les sentiers qu'il faut ouvrir par les plus robustes du village un feu squatté par les plus vieux et une marmite qui bouillit de rien du tout. Alors, nostalgique, notre ami ' Pas vraiment, mais ça lui arrive de faire semblant. Ou alors, il a vraiment envie que ses enfants « voient ça ». Voir ça comme lui, ou en criant de joie dans le confort de sa voiture ' Comme lui ou en s'émerveillant face à la montagne dans leurs habits chauds et le festin qui les attend à la maison où brille dans un coin une cheminée factice ' Après avoir mûrement réfléchi, notre ami a renoncé au voyage. Il y a la neige, il y a la Covid mais surtout plein de choses qu'il ne voulait pas nous dire.S. L.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Slimane Laouari
Source : www.lesoirdalgerie.com