A la tête du parcours d'exposition «Plus loin que l'horizon», qui sera inaugurée le 14 juin à Marseille et consacrée aux mobilités en Méditerranée, le «narrateur» Bruno Ulmer, artiste attaché à cet espace d'échanges et de conflits, partage ici son ambition pour ce projet étalé sur trois ans, réunissant plusieurs artistes et visions.
- D'abord cette expo, elle est un peu singulière : une durée de trois ans, plusieurs intervenants, un parcours' Comment s'est dessiné ce projet '
«Plus loin que l'horizon» est considérée comme une exposition «permanente», mais sa durée réelle est de trois années, avec un renouvellement régulier des propositions qui y sont faites. «Permanente» par opposition à d'autres expositions de la Villa Méditerranée, plus courtes, d'une durée de six mois, comme «Méditerranée 2011, nos futurs» proposée par le réalisateur marseillais Régis Sauder. Les expositions «permanentes», longues, traitent des grandes thématiques de la Méditerranée, de ses grands enjeux, qui nécessitent une approche à la fois plus globale et cependant plus multiple. «Plus loin que l'horizon» aborde la thématique des mobilités en Méditerranée. Ces mobilités sont globales - on parle de «Méditerranée Monde» - mais elles sont aussi par nature extrêmement diverses : marchandes, touristiques, humaines, dans leurs dimensions clandestines ou saisonnières par exemple... Ce sont ces trois premières pistes que nous allons suivre durant les premiers temps de «Plus loin que l'horizon», et leurs expressions sont déjà nombreuses : liaisons marchandes entre Istanbul et Alger, les chemins de la fraise du sud de l'Espagne au nord de la France, les «hommes qui marchent» avec l'évocation de la frontière gréco-turque... Par la suite, nous aborderons d'autres expressions des mobilités en Méditerranée, comme les mobilités «immatérielles» - le Net au-delà des frontières -, les mobilités territoriales, les mobilités culturelles... De quoi tenir effectivement trois années ! Pour dire comment est né le projet... Quelques mois et un retour en arrière, il y a deux ans déjà. L'équipe à l'origine du projet éditorial de la Villa avait constitué un comité scientifique d'une dizaine de personnes, penseurs, chercheurs... Les thèmes de la mobilité et de la jeunesse sont vite apparus comme essentiels, tout du moins pour une première «mise en route» de la Villa. Ce comité, auquel j'ai été convié, a travaillé de façon régulière pendant quelques mois, chacun, selon sa spécialité, sa sensibilité, a fait des propositions, très précises et passionnantes. L'équipe de la Villa ne voulait pas un commissaire d'expo habituel, et a fait appel à moi en tant que «narrateur», personne capable de traduire en images un projet scientifique. La Villa n'est pas un musée, avec des collections permanentes, tout repose sur l'image, l'expérience proposée aux visiteurs... Le fait que je sois réalisateur de films documentaires a été déterminant, mais il me fallait cette association formidable que j'ai eue avec une scénographe, Elizabeth Guyon, de Digital Deluxe, qui a créé une scénographie donnant un cadre aux images filmées.
- Les mobilités semblent être le c'ur de ce travail, mais comment vous voyez le décalage entre une Méditerranée des mouvements et celle des blocages, des visas, des frontières et des conflits '
«Plus loin que l'horizon» a pour sous-titre (comme un appel) : «Du mouvement naît l'équilibre». C'est mon credo, je l'inscris sur le premier écran de toute l'exposition, et je le développe d'ailleurs à l'entrée sous la forme d'un «manifeste». Ce credo est écrit dans toutes les langues de la Méditerranée, et tourne en boucle. Je défends cette idée, cette utopie politique, et donc humaine, de la libre circulation des hommes autant que des marchandises... Je sais les difficultés des visas, des vies clandestines, des conflits de frontières... Mais, à mon niveau, aussi modeste soit-il, je dois à la fois évoquer ces réalités dans l'exposition (et elles y sont très présentes), mais aussi profiter de cette opportunité que me donne la Villa de dire, d'appeler à une Méditerranée généreuse, de rencontres où, comme dans un seul espace, les hommes sont libres de quitter leur pays pour vivre dans un ailleurs meilleur, si je ne me trompe, c'est dans la Déclaration des droits humains...
- Migration, mobilité et tourisme : n'y a t-il en fin de compte rien de nouveau depuis les Phéniciens ' Qu'est-ce qui rend ces thématiques plus cruciales aujourd'hui au XXIe siècle '
Non, rien de nouveau depuis les Phéniciens... Autant de commerce, de colonies, d'hégémonie... au détriment des humanités particulières. C'est la «masse» qui change, les volumes, les poids de ces mobilités, mais aussi les espaces. Avant, dans l'Antiquité, la Méditerranée était le monde, les limites du monde ; aujourd'hui, elle est traversée par le monde !
- Pourquoi la Méditerranée des hommes se construit, alors que celle des politiques n'arrive pas à émerger (échec du Processus de Barcelone, balbutiements de l'Union pour la Méditerranée') '
Parce que je crois que la politique se plie avant tout aux pouvoirs des puissants que sont le commerce, l'argent, les intérêts en tous genres, elle s'en accommode plus facilement que de la volonté des peuples. Et pourtant, il faudra bien qu'un jour elle le fasse, le poids démographique la fera plier dans le sens des hommes et des femmes, et surtout des jeunes en Méditerranée. La Méditerranée est un espace unique de développement, mais pas uniquement de «business», mais de développement humain, il faut le répéter encore et encore. C'est le sens inéluctable de cet espace. Il fait aussi lever les peurs que les politiques - au sens large, car j'y inclus les religieux - manient à dessein. J'ai toujours plaidé pour une Union européenne qui intègre le Maghreb, j'aime rêver de cette carte et de ses destins unis. J'ajoute ici que les régions peuvent jouer un rôle important dans la mise en place de ces nouveaux territoires partagés, dans l'équilibre, le respect, la conviction d'un avenir commun et géré comme tel ; les régions, souvent plus libres et souples, peuvent être les leviers de tels rapprochements. Je dois reconnaître aussi, à son niveau politique, que la Villa Méditerranée, par sa vocation d'ouverture et de dialogue (que je ne vois pas comme un slogan politique vide) va participer à ces rencontres, humaines, mais aussi au-delà, dans le champ du politique. J'y suis attaché et attentif.
- Votre dernier projet, en Algérie, n'a pas pu se faire faute d'autorisation, vous reviendrez '
C'était un projet rêvé, un film documentaire, comme un road-movie, traversant l'Algérie d'ouest en est, en suivant le trajet de la nouvelle autoroute, croisant les paysages, allant à la rencontre des Algériens, et de ce pays dont je sens chaque jour l'amitié. Mais les autorités algériennes, cette «nébuleuse» au pouvoir bien hiérarchisé, en ont décidé autrement. Une fois les autorisations dûment données, non, pas de tournage ! Pourquoi ' J'ai écrit ma colère et ma déception sur les réseaux sociaux, donnant pour titre à ce billet d'humeur «L'Algérie ne veut pas qu'on la regarde»... Mais moi je continue de l'aimer, et rien ne m'empêchera de retrouver mes amis algériens... A bientôt, donc !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Adlène Meddi
Source : www.elwatan.com