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La lorgnette et le niet



La lorgnette et le niet
Arguments et contre-arguments sous forme de dialogue en différé entre professionnels.Dans notre édition du 26 octobre 2013, à propos du projet de loi sur le livre, le sociologue Hadj Miliani affirmait qu'il «devrait permettre un véritable échange». En souhaitant la même chose, nous avions souligné le silence des professionnels du livre. Nous faisions aussi état des deux seules réactions publiques, l'une émanant d'Ahmed Madi, président d'un des syndicats d'éditeurs, le SNEL, et celle de l'éditeur et libraire, Boussad Ouadi, les deux hostiles au projet en affirmant son caractère «liberticide». Par la suite, Azzedine Guerfi, éditeur et libraire, nous a adressé un texte centré sur les aspects économiques du projet de loi dans lequel il présentait les mesures favorables à l'amélioration de la production et de la distribution du livre dans notre pays (A & L du 30 nov.). Boussad Ouadi nous a transmis une réponse contradictoire à ce texte, intitulée «L'économie du livre par le mauvais bout de la lorgnette», que nous allions publier, assortie d'une réaction d'A. Guerfi. Or, sans doute pressé de diffuser son texte, B. Ouadi l'a publié sur plusieurs sites et blogs, ce qui rend inutile sa réédition in-extenso. Mais il est intéressant d'en connaître la teneur ainsi que l'avis d'A. Guerfi pour enrichir un débat que nous souhaitons serein et, si possible, utile. En voici les éléments essentiels sous forme de dialogue imaginaire (ou en différé) mais constitué de citations réelles :B. O. : «On attendait des données statistiques irréfutables sur les flux de produits et de capitaux, les circuits de négoce du livre, les pratiques de lecture, voire une sociologie du lectorat. On espérait découvrir les processus de création des ?uvres littéraires et scientifiques et des données sur les conditions socio-économiques des travailleurs de la chaîne du livre. On ne pouvait faire l'économie d'une présentation des échanges internationaux et de notre état de dépendance lamentable à l'égard du Moyen-Orient et de la France. On aurait aimé quelques dissertations sur le marketing, le management, le design, la situation des arts graphiques, celles des auteurs et écrivains. Rien de tout cela ou presque?».A. G. : «Il aurait voulu que je rédige une thèse en une page de journal ! Mon sujet était pourtant clair et précis : les impacts économiques du projet. Mais B. Ouadi évite soigneusement de parler des éléments concrets que j'ai présentés. Il n'évoque pas même le changement de statut de l'éditeur qui, passant de prestataire à producteur, va bénéficier d'une baisse sensible de l'IBS qui va se répercuter sur le prix du livre. En fait, aucun des aspects concrets que j'ai évoqués n'a retenu son attention. Libre à lui de faire, par exemple, la sociologie du lectorat qu'il aurait voulu que je traite».B. O. : «Ce projet de loi algérien est un avorton de la loi française sur le prix unique du livre, dite Loi Lang n°81-766 du 10/08/1981, disponible sur le site de l'Assemblée nationale française. Comme le sont le Centre national du livre et nombre d'autres institutions algériennes «copiées et collées» sur une situation socio-économique si différente de celle de la France. Il n'y aurait pas eu de honte à s'inspirer de législations étrangères si au moins on faisait l'effort de coller à la réalité de notre société et aux besoins de nos citoyens».A. G. : «Sur les accusations de plagiat, alors même qu'il affirme qu'il n'y pas de honte à s'inspirer, mon confrère devrait savoir que le prix unique n'est pas une invention française. Son principe remonte au XVIIIe siècle et il a été appliqué, la première fois en 1829 par les éditeurs anglais, abandonné en 1850 et repris en 1890. En Allemagne, le prix fixe existe depuis 1887 et jusqu'à ce jour (Loi 2002). Même le grand-père de Jack Lang n'était pas né quand le prix unique est apparu. Celui-ci n'a fait que l'appliquer en France, avec mérite d'ailleurs. Ce système existe dans de nombreux pays européens, mais aussi en Scandinavie (Danemark), en Asie (Japon, 2008 ; Corée du Sud, 2002), au Mexique aussi? Certains pays l'ont abandonné sous la pression des ultras-libéraux ou le lobbying des grandes surfaces qui tuent les librairies. Mais B. Ouadi ne se prononce pas sur l'essentiel : ce système est-il, oui ou non, intéressant pournous '»B. O. (citant Guerfi en italiques) : «Absence de véritable lectorat dans la population de moins de 40 ans, ou bien la population estudiantine n'a jamais lu un livre.Quelles études de marché, quelles enquêtes de terrain ont corroboré de telles sentences ' Outre la culpabilisation irresponsable et injuste des jeunes et le mépris qu'il dénote pour le public, ce jugement est l'aveu d'échec d'un système scolaire et culturel en vigueur depuis 50 ans et qui veut se perpétuer par ce type de loi? La labellisation des librairies doit répondre à de multiples critères comme en Pologne et au Canada. Cette tartarinade me rappelle le complexe graphique de Réghaïa que des apparatchiks de l'époque avaient dimensionné en fonction de la consommation de livres de l'Espagne des années 1970 (?). Le monopole de l'édition et de la distribution du livre scolaire reste acquis à l'éducation nationale? mais le réseau des librairies connaîtrait une bouffée d'oxygène !' Comment cela serait-il possible puisque 99% des 30 millions de livres de l'ONPS échappent à la vente en librairie ' (?) L'obligation d'achat dans leur wilaya d'origine pour les institutions publiques va changer complètement les pratiques actuelles». Cette idée doit venir de Corée du Nord ou du Soudan, elle n'est pas imputable à M. Lang, assurément !A. G. : «Mon confrère est décidément fasciné par Jack Lang. Il parle de culpabilisation et de mépris Il ne cite pas la nuance que j'ai apportée en parlant d'une «part importante» de ce public. Mais cela ne change pas grand-chose à un enjeu qu'il connaît parfaitement en tant que professionnel. Il en donne la preuve lui-même en affirmant que «dans le domaine de l'éducation et la culture, l'effet dévastateur de telles pratiques se répercute sur des générations et nous en savons quelque chose».Comment peut-il en «savoir quelque chose» sans études de marché ni statistiques qu'il me reproche de ne pas donner ' Sur la labellisation des librairies, au lieu de faire de l'humour gratuit, il sait parfaitement que la librairie qu'il gère (et bien d'ailleurs) a le même registre de commerce que des boutiques qui vendent des parfums, des puces pour mobiles et d'autres produits avec quelques livres-alibis. Sur le livre scolaire, le projet de Loi parle de son «ouverture aux compétences nationales» et nous espérons que cela se traduira dans les faits. Pour l'obligation d'achat dans les librairies de la wilaya d'origine du commanditaire (institutions, universités?), cet énorme marché entraînera l'ouverture de nouvelles librairies, notamment à l'intérieur du pays.B. O. : «Ce sont les efforts conjugués des institutions chargées de la statistique, des douanes, des finances, du commerce, de l'ONDA, de la culture et l'éducation, auxquelles doit s'associer la société civile à travers ses syndicats, ses associations, les centres de recherches et universités, qui permettront de mieux cerner les enjeux auxquels renvoie l'économie du livre. Chez nous, on met la charrue avant les b?ufs : on légifère d'abord et on étudie après. Nos dirigeants opèrent souvent par intuition, par oukase, par ouï-dire et souvent par autoritarisme outrancier».A. G. : «Je souscris pleinement à la notion «d'efforts conjugués». Je rappelle qu'en juin 2002, une rencontre s'était tenue avec le ministère de la communication et de la culture de l'époque, l'ONDA et des partenaires étrangers, dont l'Unesco. En 2003, ont eu lieu les Assises nationales du Livre à Alger avec tous les partenaires, le SNEL, le SPL et ASLIA*. Ces rencontres avaient bénéficié de l'expertise mondialement reconnue d'Alvaro Garzon, ex-responsable du livre et des industries culturelles à l'Unesco. Pratiquement toutes les recommandations formulées se retrouvent dans le projet de loi.Affirmer qu'il n'y a eu aucune concertation est donc infondé».B. O. : «Les grands chantiers de l'édition sur lesquels les pouvoirs publics en premier, mais toute la communauté intellectuelle (sciences, lettres et arts) devrait se pencher ont pour nom l'encyclopédisme, à savoir l'accumulation systématique des connaissances dans diverses branches du savoir dans notre pays : notre géographie, notre faune et flore, nos us et coutumes à travers les âges, notre histoire, notre patrimoine, nos arts, nos langues maternelles?Quels dictionnaires, quelles encyclopédies recensent tout ce savoir 'C'est dans les dictionnaires libanais et français que nos enfants continuent de se construire intellectuellement, 50 ans après l'indépendance? C'est par les publications scientifiques, l'édition universitaire, d'art, histoire et patrimoine, par les traductions systématiques dans toutes nos langues maternelles, tamazight et arabe algérien que notre jeunesse se désaliénera et prétendra à l'universalité et à l'humanisme fécond. Hors de cette voie, nous n'aurons que des régressions putrides. Au plan économique stricto sensu, les processus industriels de fabrication, les circuits de commerce et de distribution, les modalités de financement et de réglementation fiscales ou douanières sont aisément maîtrisables pour peu que l'on recoure aux professionnels des études et de la prospective économique.La réglementation et les interventions de l'Etat, codifiées éventuellement par une ou plusieurs lois pertinentes viendraient couronner tous ces efforts de concertation, de réflexion et d'analyse collective. On aura alors pris la lorgnette par le bon bout et ouvert une bonne perspective d'avenir pour une saine économie du livre en Algérie. Peut-on encore rêver '»A. G. : «J'ai apprécié le passage sur les grands chantiers de l'édition. Et je dis amicalement à Boussad, puisqu'il se le demande, que nous devons continuer à rêver mais qu'il est aussi temps d'avancer ensemble».En espérant que cela contribuera déjà à des dialogues directs entre professionnels et, en tout cas, à l'information de nos lecteurs et lectrices.


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