Les sociétés
arabes tanguent tragiquement sous le poids de l'incertitude et de l'absence de
sérieuses perspectives. Dirigés par des oligarchies reproduisant souvent,
peut-être de manière inconsciente, le discours et les pratiques coloniales
dangereusement intériorisées,
les gouvernements en
place n'arrivent pas encore à se libérer d'une désastreuse passivité et de la
constante conjugaison de leur vécu au futur antérieur.
Les secousses
actuelles ont certes, quelque peu transformé les choses et permis d'inciter les
dirigeants à entamer des réformes, sous la pression de puissances étrangères.
Les dirigeants arabes, trop peu marqués par la voix de leurs «peuples»
préfèrent s'adresser aux étrangers pour annoncer des «réformes» décidées sous
la dictée parce que les dirigeants en place ont toujours considéré que la
«foule» était trop peu mûre pour décider de son avenir. Ce déficit de
citoyenneté est le lieu fondamental autour duquel se mobilisent les populations
trop méprisées et considérées comme quantité méprisable. La situation actuelle
était-elle évitable ou correspond-elle à une sorte de fatalité historique et
sociologique après un processus de «décolonisation» clôturé par des luttes
sournoises pour le pouvoir ?
La colonisation n'est nullement étrangère à
ces dérèglements politiques marquant les différentes élites, souvent installées
à la tête de territoires dépecés, mal organisés, avec des pouvoirs imposés et
soutenus par l'ancienne puissance coloniale. Depuis la «décolonisation», ces
territoires, chaque fois, qu'ils tentent de procéder à des changements, sont
sujets à des actions de déstabilisation. C'est le cas de certaines expériences
africaines (Lumumba, Nkrumah…) asiatiques, (Soekarno…) ou arabes sabordées au
nom de la «démocratie». Ce qui fragilise dangereusement celle-ci qui, pour
reprendre l'ancien président français, Georges Pompidou, commence à virer vers
des conduites fascistes. Il faudrait souligner que la «démocratie» bourgeoise
actuelle est extrêmement éloignée des espaces démocratiques grecs. Une lecture
d'Aristote et des textes tragiques nous fournirait de fructueux et
enrichissants enseignements. Il est peut-être possible de penser sérieusement
la démocratie en partant d'Athènes qui est son territoire originel, réapproprié
très tardivement par l' «Occident» qui tente d'en faire un espace de
légitimation historique et culturelle. Les Arabes ont bien découvert Athènes et
traduit un certain nombre de textes, notamment durant ce qu'on appelle
communément l'âge d'or (10ème-14ème siècle). Ce qui pourrait inciter à une
réappropriation et à une réadaptation de la démocratie athénienne par les
sociétés arabes en partant de ses fondateurs et en interrogeant l'expérience
actuelle dans les pays «occidentaux». Ainsi, le discours sur le «choc» des
cultures et des civilisations deviendrait trop peu opératoire, ouvrant le monde
à des rencontres interculturelles, loin des sirènes d'une mondialisation
présentée ici et là comme une fatalité.
Ce contexte peu
réjouissant caractérise la situation actuelle de pays arabes appelés à se
remettre fortement en question et menacés de graves crises dans une sorte
d'espace où la «démocratie», rompant avec l'héritage grec, est transformée en
un lieu de mise en relief du discours néolibéral, à travers cette illusoire
idée d'une hypothétique «fin de l'Histoire» (Francis Fukuyama). La langue de
bois néolibérale est assourdissante. Tout a commencé en Tunisie, en dehors de
ce geste du jeune Bouazizi, où il y eut une sorte de
manifestation d'un ras-le bol général dû à un enfermement qui dure depuis 1956,
prolongeant les malheurs coloniaux, mais par la suite les interventions des
appareils du syndicat officiel (une structure qui a longtemps rompu avec
l'expérience réformiste et quelque peu contestataire de Habib Achour) et de l'armée ont, jusqu'à présent posé problème,
au-delà de cette conviction de beaucoup d'analystes considérant celle-ci comme
«proche du peuple». Ce qui reste à démontrer d'autant plus que cette
institution a accompagné le pouvoir autocratique tunisien depuis 1956. Des
interrogations, beaucoup d'interrogations restent encore en suspens. Comme
d'ailleurs dans l'expérience égyptienne où les Etats Unis ont joué un rôle de
premier plan depuis le début de l'opération. La situation au Yémen, en Libye et
en Syrie est presque similaire. Au Bahreïn, manquent quelques ingrédients qu'on
retrouve ailleurs, avant son invasion par les troupes saoudiennes, avec la
complicité et le silence des organisations non gouvernementales et des nations
dites démocratiques.
Que se passe t-il
réellement dans les pays arabes ? Sont-ce des mouvements «populaires» spontanés
ou ont-ils été provoqués comme dans d'autres pays où on avait parlé de
«révolutions» aux diverses couleurs ? Certes, tout le monde semble d'accord
pour affirmer que les conditions actuelles favorisent toutes les possibilités
et toutes les hypothèses. Dépouillées de leur citoyenneté depuis la
colonisation, les populations, rêvent, un petit peu comme dans une tragédie
grecque, à devenir des acteurs, répudiant ainsi la posture de locataires dans
des pays où les libertés sont dramatiquement absentes. Ce qui facilite
l'enrôlement de nombre d'entre eux dans des situations pouvant déboucher sur de
sérieuses impasses. La latence du rejet du discours des dirigeants et
l'intériorisation de sentiments d'injustice sont des éléments importants
participant de l'éveil à tout moment, et surtout dans des manifestations
collectives, d'une posture de résistance et d'opposition agissante. Cette
exceptionnelle posture a sérieusement fait trembler les gouvernements en place
et permis la mise en œuvre d'un autre discours et d'un autre lexique,
provoquant des césures et de sérieuses contradictions au sein d'appareils
étatiques dominés par la prééminence de la pensée unique et d'une logorrhée
verbale utilisée pour provoquer une certaine diversion. Le discours est monologique,
même si les hommes et les femmes changent, morts, assassinés ou relevés de
leurs fonctions, beaucoup d'entre eux, aigris, déçus après avoir servi des
dictatures, cherchent à se faire une virginité en s'exhibant dans l'opposition.
Ce sont ces gens qui vont devenir les opposants les plus radicaux. Mais
proposent-ils un projet différent de ceux qu'ils ont fidèlement servi pendant
longtemps ? Les sociétés arabes ont besoin de réformes radicales, donnant la
possibilité à leurs populations de recouvrer la voix, pas de simples
replâtrages, comme c'est le cas actuellement en Syrie, en Jordanie, au Maroc ou
en Algérie ou, plus grave dans les pays du Golfe, où toute parole et toute
manifestation libre sont interdites. Les dernières expériences, singulières, demeurent
encore obscures, marquées par une excessive opacité. Mais ce qui se passe
permet de mettre en lumière certaines vérités allant dans le sens de
questionnements et de conclusions déjà proposés par Frantz Fanon et Edward Said dans d'autres contextes.
Tout le monde
s'accorde aujourd'hui à dire que les sociétés anciennement colonisées restent
prisonnières du schéma colonial. Ce discours investit les pratiques politiques
et sociologiques. Les conditions dans lesquelles ont été adoptées les formes de
représentation-politique, culturelle, économique ou
militaire- et donc, l'idée d'Etat-nation, ont
engendré de sérieuses crises et de graves ruptures. Il faudrait ajouter à cela
la reproduction-souvent inconsciente- des attitudes
coloniales, provoquant un vaste fossé entre les élites et leurs sociétés, ce
qui permet de comprendre la propension des populations à considérer l'Etat
formel en place comme une structure étrange et étrangère. Cette reproduction du
discours et des pratiques coloniales provoque parfois chez notamment les
dirigeants le sentiment que les populations sont trop peu mûres, une masse
compacte, appelée à entrer dans le moule pour postuler à une parole plus ou
moins libre. C'est pour cette raison qu'il est peu surprenant d'entendre les dirigeants
algériens dire que les Algériens ne seraient pas mûrs pour la pratique
démocratique, considérés comme trop peu dignes du statut d'individu. Ce refus
de l'individuation est symptomatique d'une attitude marquée par la constante
résurgence du complexe du colonisé. Ainsi, se joue une tentative de s'assimiler
et de s'identifier à l'autre, reproduisant ses comportements, les considérant
comme seuls valables.
Ce n'est pas sans
raison que les politiques et les journaux algériens sont extrêmement fascinés
par l'Europe, reproduisant tout discours élogieux à leur encontre comme un vrai
certificat d'authenticité et de réussite. Ce n'est pas une surprise que toute
décision sérieuse prise par les autorités est tout d'abord adressée
aux Américains et aux Européens. Le complexe du colonisé, pour reprendre Fanon,
traverse toute la «classe» politique et la presse algérienne, à commencer par
les personnalités et les partis dits d'opposition. Les journaux algériens, trop
prisonniers des dépêches de l'AFP et d'un regard quelque peu aliéné,
privilégient paradoxalement les analyses des Européens et des Américains sur le
pays. Les universitaires et les «analystes» utilisent souvent les espaces
conceptuels et référentiels «occidentaux» pour illustrer leurs propos. Ce n'est
que maintenant, après les dernières secousses, qu'on a commencé à parler, au
niveau des gouvernants, de possibles réformes, mais surtout dans l'espoir de
satisfaire les pays «occidentaux» qui considèrent les anciens colonisés comme
leurs obligés. Le rapport colonisé-colonisateur n'a
pas fondamentalement changé. Si on avait prétexté une «entrée en civilisation»
des populations trop «sauvages» et «barbares» à leur goût pour légitimer la
colonisation, on reproduit le même modèle avec l'idée de «libérer les populations
des dictatures» et de les «faire entrer dans la démocratie, même de force». Les
textes de Huntington, de Bernard Lewis et Zbigniew Brezinski ont la
particularité d'être très clairs sur la question des rapports Nord-Sud. Au-delà
des calculs géostratégiques, transparait un regard
sur les Arabes et les Africains, trop réducteur, «une vue du dehors», une
construction d'images stéréotypées.
Contrairement au
discours de Frantz Fanon et d'Edward Said, l'
«Occident» comme l' «Orient» ne sont nullement des totalités, mais ils sont
sérieusement traversés par de profondes contradictions politiques et
idéologiques. Ces deux ensembles, trop flasques sont fatalement des créations
idéologiques, même si l' «Occident» se caractérise essentiellement par son appartenance
à l'aire chrétienne engendrant souvent un discours dual, binaire. On a beaucoup
parlé de «croisades» ces derniers temps, notamment par rapport à l'intervention
militaire en Libye. Bush et Berlusconi l'ont déjà utilisé. Le lexique religieux
est très prégnant dans les formations discursives européennes et américaines.
Les espaces conceptuels relatifs aux anciens colonisés sont fortement marqués
par ces constructions idéologiques. D'où la nécessité d'un examen critique des
instances épistémologiques. C'est l'hypertrophie du moi «occidental» opposé à
la «barbarie» et la «sauvagerie» des autres nations, notamment les pays arabes
qui devraient effacer leur culture et s'assimiler pour pouvoir être admis dans
la «civilisation» et l'universalité européenne. Mohamed Arkoun
l'explique très bien : «Les Français modernes, représentants des Lumières
laïques, ont créé en Algérie le droit de l'indigénat conçu et géré par l'État
républicain. L'Autre est ainsi vraiment l'étranger radical, qui ne peut entrer
dans mon espace citoyen ou dans mon espace de valeurs religieuses et/ou
démocratiques que s'il se convertit ou s'assimile, comme on dit encore à propos
des immigrés». Dans cet univers, l'Européen survalorisé est le détenteur d'une
parole unique péjorant et minorant la parole de l'Autre est considérée comme
peu crédible. Les paroles de Gbagbo, Kadhafi ou Assad deviennent inaudibles, expression d'une péjoration et
d'une diabolisation prises en charge par les média. Dans l'inconscient européen
et américain, il n'y a aucune différence entre les proches de Kadhafi et ses
adversaires du CNT de Benghazi. L'Arabe est ce personnage sans identité, ainsi
présenté par Albert Camus dans L'Etranger. Cette image se retrouve dans de
nombreux romans et films américains, surtout après le 11 septembre. On donne à
voir un ennemi potentiel, fabriqué de toutes pièces et proposé aux
consommateurs américains et européens désormais fonctionnant comme de simples
consommateurs, dépouillés de leurs oripeaux de citoyens, condamnés à être des
sujets aux mains du capitalisme financier. Cette marchandisation de la personne
humaine traverse, ces dernières décennies, la représentation littéraire et
artistique. La démocratie est vidée de son contenu initial, c'est-à-dire telle
que présentée par Aristote dans La
Politique et par les grandes œuvres tragiques d'Eschyle, de
Sophocle et d'Euripide. Cette perversion du jeu démocratique est l'expression
du discours néolibéral, décidément dominant aujourd'hui dans le monde,
préfigurant de graves périls. C'est ce qu'on veut imposer aux pays arabes et
africains qui ne seraient admis dans le cercle de la «modernité» qu'au cas où
ils adopteraient ce discours, clairement développé dans l'ouvrage de Francis
Fukuyama, «La fin de l'Histoire».
Finalement, nous
retrouvons le même discours colonial du 19ème siècle énoncé différemment, en
fonction des nouvelles données sociohistoriques. Fortement endettées et
connaissant des situations parfois difficiles, l'Amérique (plus de 14290
milliards de dollars de dette publique) et les autres puissances européennes (la France, l'Italie et
l'Espagne comptabiliseraient plus de 6000milliards de dette publique), rompant
avec la colonisation classique, mais usant toujours de la violence, vivant mal
la montée de pays comme la
Russie, la Chine,
l'Inde ou le Brésil, n'admettent nullement des voix dissonantes ou des
tentatives d'autonomie, surtout dans un moment de quête de l'énergie pétrolière
et de l'énergie. Les jeux géostratégiques sont extrêmement importants, surtout
aujourd'hui, où de graves crises, plus sérieuses que celle de 2008,
risqueraient de déstabiliser le monde. Ce n'est donc pas sans raison que les
pays arabes ont été les premiers à être ciblés dans une opération de conquête
qui, apparemment, ne fait que commencer.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ahmed Cheniki
Source : www.lequotidien-oran.com