
A près une première escale en Algérie en 2008 pour une conférence organisée à l'Institut français d'Alger, l'écrivain Dany Laferrière revient en Algérie pour être, cette fois-ci, l'hôte du 21e Sila.Il a animé, dimanche après-midi, cinquième jour du Salon, une magistrale conférence, qui a littéralement séduit une assistance fort nombreuse. Avec l'éloquence qu'on lui connaît, l'écrivain haïto-québécois est revenu sur plusieurs axes, dont notamment le rapport de la vie à la littérature. Dany Laferrière est le deuxième membre à intégrer l'Académie française, sans avoir la nationalité française, après l'Américain Julien Green, en 1971. Qu'a ressenti l'homme de lettres en rentrant à l'Académie française 'Il précise d'emblée que l'Académie française est une auberge espagnole. «Il y a, dit-il, des espaces très anciens, très installés et on a l'impression de les connaître. Quand on rentre à l'Académie française, il y a une dizaine de personnes qui ont 90 ans et plus. Quand on y entre, on est tout content. Le premier jour, il y a une cérémonie où vous rencontrez tous les académiciens qui se lèvent pour vous honorer. On vous annonce qu'on s'élève deux fois pour vous, le jour de votre entrée et le jour de votre mort».Pour l'écrivain, mourir, c'est l'honneur du vivant. Il reconnaît, d'ailleurs, qu'il n'a jamais été déçu par la mort. Il voulait d'ailleurs écrire un livre après l'Académie française, pour dire que ce n'est pas courtois que de ne pas mourir. «L'idée qu'on puisse rentrer dans une institution et de savoir que je vais mourir le premier jour de mon entrée et que l'espace de vie qui se trouve entre mon entrée et ma mort s'appelle l'immortalité me semble une des ironies les plus extraordinaires qui soit. Là j'étais très content».Dany Laferrière indique qu'il n'y a pas de frustration, car l'académicien ne peut pas être en mesure de recevoir de grands prix littéraires. Il est éliminé. Il peut publier des livres qu'en novembre. «C'est bien qu'il y ait un groupe de gens qui casse l'idée de saison de livres ou encore de saison de lecture. Le livre est un cadeau très étrange. L'académie enlève les frontières. Le temps n'existe pas pour la puissance du livre». La grand-mère de Dany Laferrière a nourri son enfance aussi bien sur le plan affectif que sur le plan culturel.Cette grand-mère lui a tout apporté. Il reconnaît que s'il est écrivain, aujourd'hui, c'est qu'il a obéi à une technique de rapport au monde. Il a grandi aux pieds de sa grand-mère dans une petite ville à Petit-Goâve. Celle-ci lui a apporté le sens de la beauté qu'on retrouve dans la peinture primitive haïtienne. Sa grand-mère passait ses journées dans une petite galerie avec une tasse de café. Dany Laferrière se souvient qu'il s'est couché à ses côtés pour regarder le va-et-vient des fourmis. Les gens passent.Elle leur offre un café, jamais refroidi ou encore réchauffé. Ils bavardent avec elle en lui racontant leur vie. Dans le silence, il observait et écoutait tout. Il voyait surtout la technique qui allait rentrer dans son écriture. Durant cet après-midi, elle a su la réalité d'une trentaine de personnes. Ainsi, en découpant, en télescopant, en mariant, en mixant toutes ces vies, elle a fini par avoir une idée générale de ce qui se passe dans cette ville. «Elle ne bougera pas de sa chaise jusqu'à ce que les étoiles du soir apparaissent et que j'aille m'asseoir sur ses genoux afin qu'elle m'apprenne les constellations du ciel. C'est exactement, ce que veut un romancier.Le romancier c'est quelqu'un qui s'assoit et qui raconte la vie grouillante ou dure. Il ramasse ses souvenirs de sensations», se souvient-il. A la question de savoir s'il a souffert de voir certains de ses romans adaptés au cinéma, dont Le goût des jeunes filles, Vers le Sud ou encore Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, notre interlocuteur avoue qu'il a toujours aimé le 7e art. Les adaptations honnêtes et subtiles faites jusque-là ne sont pas supérieures aux livres qu'il a écrits, c'est du moins ce qu'il a soutenu. Il confie que comme il n'avait pas d'argent pour faire des films, il les a faits dans les livres. Il y a même des livres où il a mis le générique. Il est venu en littérature pour réparer la vie. «Quand j'ai écrit mon premier roman, je n'avais pas de petite amie mais j'en ai mis plein dans le livre. Pour moi, la littérature est faite pour réparer. L'imaginaire nous donne une seconde chance.J'ai tout fait pour que ma vie dans l'imaginaire soit heureuse. J'ai tellement demandé à la littérature de me faire une vie plus belle. Je lui ai demandé d'ailleurs, elle m'a donné. Par exemple, depuis trente ans, je voyage une à deux fois par mois, je n'ai jamais payé le billet d'avion, la chambre d'hôtel ou encore un repas dans un restaurant, et ce, parce que j'écris des livres. C'est-à-dire au c?ur même de la société capitaliste, je vis en Amérique du Nord, j'ai fait disparaître l'argent parce que j'écris des livres. J'ai toujours vécu de ma plume, surtout quand je n'avais rien».
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Nacima Chabani
Source : www.elwatan.com