
Armand Gauz, 34 ans, est auteur, scénariste, photographe, musicien et journaliste ivoirien. Il est l'un des invités de l'espace Esprit Panafau Salon international du livre d'Alger (Sila) où il participe avec énergie aux débats sur la littérature africaine, l'avenir du continent, l'édition... Paru en France en 2014, son roman Debout, payé, au ton satirique, a beaucoup plu aux lecteurs et à la critique.- Armand Gauz n'arrête jamais de faire bouger les lignes. On le voit et on le constate au Sila...Effectivement, je peux me définir comme un agitateur d'idées. Je ne me prive pas de moyens d'expression. C'est pour cela que je fais autant de choses différentes, cinéma, photographie, écriture, scénario, musique.- Cela ne semble pas vous suffire...Prends toutes les civilisations du monde. La première chose qu'elles ont développée est l'abstraction artistique bien avant ce qu'on appelle les sciences. On peut citer le chant, l'architecture, la sculpture, l'habillement, l'expression de tous les jours. Cela est pareil dans toute la planète. C'est vers cet ordre-là qu'il faut descendre pour réunir tout le monde.C'est pour cette raison que je n'hésite pas, j'ai l'impression de toucher à quelque chose de fondamental quand j'ai une vision esthétique ou artistique d'une chose... Je parle d'une manière véhémente des idées qui sont solidement ancrées au corps. Nous avons parlé, ici au Sila, de la liberté de création. La liberté, ça s'apprend. On est tous la résultante de plusieurs petites histoires et d'une grande histoire.La force de l'écrivain réside dans sa capacité de gratter un peu plus, et à chaque fois, des espaces de liberté. C'est une éducation à la liberté pour le peuple. On ne peut pas décréter que les gens sont libres. Il y a le complexe de l'esclave. Après 400 ans d'esclavage, on dit aux gens : «partez, vous êtes libres !» Mais ces gens vont aller où. Ils n'ont connu que cela. Il faut donc qu'ils apprennent la liberté. La difficulté est d'inventer un monde qu'on ne connaît pas.- Avez-vous des thématiques particulières qui vous intéressent au premier plan 'Je suis dans l'expression totale, voire totalitaire, de la liberté. Il est difficile de créer si l'on n'est pas libre. Même si au fond on n'exerce pas cette liberté, mais le sentiment qu'on a en nous fait faire des choses incroyables, nous fait dépasser les frontières, avancer. Un matin, les bandes de John Coltrane et Miles Davis ont décidé de jouer de la musique, le jazz, à leur manière, en plaçant les bonnes notes quelle que soit la gamme choisie. Leur jeu était juste. Il fallait l'imaginer. Picasso a cassé la structure en dépassant les maîtres du réalisme.- Vous avez sûrement une préférence entre le cinéma, la musique, l'écriture. N'avez-vous pas une expression que vous préférez à l'autre 'C'est une question de temporalité, cela dépend des moments. Trois mois sont passés sans que je touche un appareil photo. Parce que ce n'est pas l'outil que je ressens en ce moment pour exprimer ce que je veux. Par contre, je joue de plus en plus de musique. Il y a des moments où j'écris plus. Pendant longtemps, je me suis concentré sur des projets de cinéma que je vais réaliser dans un an ou deux. Mes scénarios sont là, ils ont trouvé de l'argent en Côte d'Ivoire et en France.- A propos justement de la coproduction cinématographique, qu'est-ce qui empêche les Africains de travailler ensemble sur des films 'La problématique du cinéma en Afrique a été, dès les années cinquante, liée à la capacité économique de faire un film. Ceux qui avaient de l'argent pouvaient réaliser des productions. A l'époque, le cinéma était un art neuf en Afrique. Les ex-colonisateurs sont revenus dans les colonies par la culture en finançant certaines activités. A Ouagadougou, le Fespaco est une émanation de la France. Il y a quelques années, on a fêté les cinquante ans du cinéma africain. Devinez où ' A la Cinémathèque française. A cette date-là, j'étais à Paris, c'était l'occasion de voir des films que je n'ai jamais vus, comme La Petite vendeuse de soleil (du Sénégalais Djibril Diop Mambety, sorti en 1998). Les films sont tous en France, pas en Afrique.- Mais qu'est-ce qui empêche les Africains de collecter leurs archives, travailler collectivement ' Où est le problème 'Le cinéma, c'est d'abord une question de réseau. Pendant plus de quarante ans, nous avons bénéficié de subventions françaises, celles de la francophonie, notamment. On a rendu notre cinéma tributaire de cela. Nous n'avons pas fait, comme les Indiens, un cinéma lié à nos économies, à nos sociétés. Nous avons fait le cinéma comme les autres imaginaient qu'on le fasse. Sauf que maintenant se passe une révolution que certains ignorent. Le cinéma ne coûte plus cher dans sa fabrication.- En raison de la technologie numérique notamment...Absolument. Dans les ghettos d'Abidjan, de Nairobi, de Soweto, de Lagos ou de Bamako, de plus en plus de jeunes qui utilisent des appareils numériques sont en train de faire leur nouvelle école du cinéma. Cette révolution est là ! Cela dit, le cinéma est sinistré en Côte d'Ivoire comme au Mali. Il n'y a pratiquement pas de salles.La plus grande salle de cinéma en Côte d'Ivoire vient d'être ouverte il y a à peine six mois. Pas de salles de cinéma à Niamey, alors qu'à Ouagadougou, on peut compter ces salles sur les doigts d'une seule main. La culture de partir au cinéma n'existe presque plus. Moi, j'ai foi en la jeunesse et ce qu'elle fait actuellement. Dans cinq, dix ans, vont émerger les nouveaux leaders du cinéma en Afrique. Je suis incurablement optimiste !- Est-il possible d'avoir des passerelles entre régions d'Afrique, Afrique du Nord, Afrique de l'Ouest notamment, en matière culturelle, coédition, coproduction 'Entre artistes, l'échange se fait déjà. Je connais beaucoup de jeunes partis se former dans les écoles de cinéma en Tunisie, au Maroc et en Egypte. Cela va constituer une génération ayant une culture cinématographique formée au Maghreb. Nous allons donc avoir des cinéastes nouveaux. Les écoles de cinéma de Marrakech ou du Caire sont aux normes internationales. Entre eux, les jeunes Africains communiquent bien plus que les responsables politiques. En une heure, des centaines de personnes peuvent voir une vidéo sur YouTube.Une vidéo qui n'a pas de couleur, n'a pas d'origine. Elle a un regard subjectif ou objectif. Il faut former sur deux choses : la culture de l'image et la culture à la fabrication de l'image. A ce niveau-là, le Maghreb a un grand rôle à jouer. Cela fait longtemps que les Maghrébins fabriquent eux-mêmes leurs images.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Fayçal Métaoui
Source : www.elwatan.com