Quandun étranger veut être méchant ou précis, il dit que l'Algérie est un paysabsurde, construit autour d'un puits gardé par des militaires, eux-mêmesharcelés par des terroristes, eux-mêmes nés du croisement du peuple local avecles fausses idées de son indépendance et de sa barbe mentale. Quand un étrangerveut être poli, il dit que l'Algérie est le pays de Hassibaet Ben M'hidi, « un pays de révolutionnaires », commel'a dit Haïfa Wahbi, la truculente chanteuse del'Orient néo-exotique, dans les colonnes d'un confrère arabophone. Entre lesdeux images bien sûr, on peut dire dix mille mots sans se tromper. L'image del'Algérie, malgré ses dépenses, reste coincée entre celle du dernier terroristequi ne veut pas se rendre ni mourir rapidement, et celle du Combattantvaleureux, chasseur de la France, dépositaire de la meilleure version de ladécolonisation du XXème siècle, impressionnant parses maquis, la finesse de sa diplomatie, la perfection de sa révolution etl'unanimisme de son geste. C'est ce que retiennent de nous, de notre géographieet de notre culture, nos cousins du Moyen-Orient et ceux qui évitent lesaltercations : le combattant qui construit son pays avec les armes, l'hommearmé, le porteur de fusil. On en a été très longtemps flatté avant decomprendre que le reste du monde nous confond avec une caserne de vétérans, incapablesde supporter l'ennui de l'Indépendance et l'oisiveté de la paix et que derrièrece stéréotype, c'est le pays et son histoire officielle qui avouent un peupartout, que le seul modèle national est celui du combattant, fière, nationaliste,mal habillé mais non négociable. Sublimé jusqu'au ridicule, le Combattantfinira par masquer et supplanter le reste des figures nécessaires à la maturitéde générations et à leur psychologie de base : l'intellectuel, l'homme quipense, celui qui travail, celui qui invente et celui qui construit. Réduits àune cohorte d'archétypes secondaires, ces modèles là sont écartés de l'imagerieofficielle du pays, au point où une Haïfa Wahbi, coupablede sa délicieuse mutinerie vestimentaire, ne connaît du pays que sesrévolutionnaires et au point où les enfants de ce pays ont compris l'essentiel :la reconnaissance sociale vient par les armes, la violence ou le maquis. D'où, toutle reste : la légitimité par Novembre 54, celle par le maquis des années 90 etcelle par les chaloupes. Haïfa Wahbi ne connaît dupays ni ses écrivains, ni ses inventeurs d'eau miraculeuse, ni ses grandsdiplomates, ni ses héroïques découvreurs de planètes extra-solaires.C'est une chanteuse qui, interrogée par une journaliste, s'est souvenue de laseule image encore valable de l'Algérie et qui circule dans le monde comme unevieille carte-postale : « c'est le pays desrévolutionnaires ». Oui, mais tout les grands généraux savent qu'il n'y a paspire à gérer qu'une armée au repos, ou des vétérans oisifs. D'où, encore unefois, tout le reste.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com