L'État que
projette la « démocratie islamique » - ou tout autre adjectif religieux associé
à un projet politique et qui se veut un complément indispensable au concept de
démocratie (démocratie chrétienne, démocratie judaïque, etc.) - a besoin de la
religion pour se compléter comme État. Quant à l'État souverain, l'État
démocratique sans adjectif, « il n'a pas besoin de religion pour son achèvement
politique, il peut s'en passer, disait Karl Marx, parce qu'en lui le fondement
de la religion est réalisé d'une manière profane. »
La « démocratie
islamique » se fonde sur l'occultation de l'histoire rationnelle et objective,
déterminant par là, fatalement son sujet à n'être que le résultat de ses
déterminations. Cette occultation n'a d'autre sens que la négation de la liberté
en tant que dimension essentielle de la condition humaine, car elle exclut le
sujet de toute intervention sur son autodétermination. Elle se fonde en même
temps sur la surdétermination du mythe en tant que facteur d'intégration
d'enjeux qui lui sont à priori étrangers. Dans ces conditions,
l'instrumentalisation de la « démocratie islamique » devient plus aisée au
profit d'une « bourgeoisie néoconservatrice »
naissante et à perte de vitesse devant l'accélération du processus de
mondialisation de la culture politique démocratique, dont l'enjeu principal est
la conquête du pouvoir. Cette « classe bourgeoise » émergente vise à imposer et
à faire accepter aux différentes « masses d'individus » des sociétés arabes,
fragilisées par une conscience pré politique, largement aliénées dans un
imaginaire mythologique religieux et une structure sociale « néopatriarcale » (que l'on ne dénoncera jamais assez), un
projet de société que l'on peut qualifier de « néoconservateur
». C'est un projet de société qui résulte d'une évolution forcée d'un
absolutisme théocratique à une forme nouvelle de pluralisme limité sous la
dénomination de « démocratie islamique ». Et dans une symétrie presque parfaite
avec la droite conservatrice et l'extrême droite des grandes démocraties dans le
monde, qui s'appuient sur leurs religions respectives, à dominantes
chrétiennes, pour renforcer leur capital sympathie vis-à-vis de leurs
électorats désabusés, on peut observer au sein des sociétés arabes l'émergence
de nouvelles tendances politiques caractérisées par ce même clivage, en une
droite sous la dénomination d'une « démocratie islamique » identifiée en tant
qu' « islam modéré » et une extrême droite s'inscrivant dans un projet de
société totalitaire (théocratique), le salafisme,
amenés à s'installer durablement dans le champ politique arabe.
Ce clivage a, en
fait, connu une très lente évolution avant son avènement. À commencer par les
études des orientalistes qui ont fourni le plus gros du travail de recherche
sur l'islamologie. En premier lieu et pendant la période coloniale, où l'Islam
était considéré comme une religion « archaïque » et « rétrograde » sans plus,
et son prophète Mohamed comme un imposteur. Cette conception fut celle des
idéologues de la « colonisation civilisatrice » devenue dans le contexte
d'aujourd'hui « colonisation positive ». Quant à certains orientalistes un peu
trop romantiques, dans l'esprit anthropologique « du bon sauvage », se sont
évertués à la qualifier d'îlot de spiritualité qui a su résister à
l'envahissement d'une modernité trop matérialiste. Puis se développa peu à peu
une islamologie menée par de grands érudits orientalistes, dont le travail de
recherche sera cependant tributaire de méthodologies largement invalidées
aujourd'hui pour une meilleure compréhension de l'Islam, dans plusieurs aspects
de leurs problématiques, notamment par la méthode archéologique, qui domine
aujourd'hui dans les travaux de recherche aussi bien sur l'Islam, que sur tout
autre religion. La méthode archéologique a pour finalité de déterminer d'un
point de vue rationnel, principalement ce qui est réellement propre à la
religion islamique, et ce qui relève d'un surinvestissement par les lectures
idéologico politiques.
Avec l'avènement de l'islam politique pendant
les années 1970, de nouvelles approches socio-politiques
et anthropologiques ont investi les études du champ islamique. L'image qu'en
donne généralement ces nouvelles approches de l'Islam serait une religion
totalisante, voire totalitaire, qui englobe et lie tous les aspects de la
société : le spirituel et le temporel, le politique et le religieux, le public
et le privé. L'État (dawla) se fonde sur la Foi (aqîda),
la Loi (shariaa) et la
Religion (dîn). L'Islam serait donc
réduit par ces nouvelles approches à une religion ( din),
une foi ( ? aquîda ), des obligations cultuelles ( ?ibâdâtes ) et des devoirs ( mu ?âmalâtes
) ; un système éthico-politico-juridique ( le
califat, l'îmâmat ou l'État islamique ) fondé sur la sharî ?a ; une communauté musulmane à la fois spirituelle
et politique ( l'‘umma ) et un territoire ( dâr al‘islâm). Cette vision est étroitement liée à la
théorie du « clash des civilisations » développé par Samuel Huntington
et reprise aussi bien par des islamistes que par les adeptes d'une certaine islamophobie.
Après les années
1990, émerge une nouvelle approche en rupture totale avec celles qui ont dominé
les études concernant l'islam et les réalités islamiques durant la période
allant de la fin des années 1970 avec l'avènement de la révolution islamique
iranienne, jusqu'au début des années 1990 suite à la guerre civile
particulièrement meurtrière, qui s'est déclenchée après l'arrêt du processus
électoral en Algérie pour faire barrage à l'avènement de l'islamisme radical au
pouvoir. Cette nouvelle approche connaîtrait un essor particulier depuis les
guerres et les violences qui ont suivi les attentats spectaculaires de 2001 aux
États-Unis. Elle se distingue nettement de la thèse courante du « clash des
civilisations », qui consiste à opposer un christianisme essentiellement
apolitique, portant en soi l'évolution vers la sécularisation et
l'individualisme qui caractérise les sociétés occidentales actuelles, à un
islam condamné à jamais, à n'être sans distinction, que religion et État,
spirituel et temporel, soit, essentiellement théocratique. Cette nouvelle
approche fait apparaître que durant l'histoire, les religions chrétienne et
musulmane connaîtront toutes deux des processus complexes de politisation et de
dépolitisation, ce qui fait d'elles des religions politiques au même titre. Et,
que toutes les deux connaîtront des tendances qui prônent la séparation du
religieux et du politique.
Actuellement,
avec le processus révolutionnaire en cours dans le monde arabe, la tendance est
de privilégier une approche en termes de mutations et de transitions en les
comparant à celles que l'Europe et l'Amérique ont connues par le passé.
Qualifiant la situation que traverse actuellement le monde musulman comme une
période transitoire de modernisation, qui est inévitable et incontournable. On
en arrive à conclure que, si le monde musulman est aujourd'hui traversé par une
grande crise caractérisée par la violence, cela est le propre de toute
transition de cette ampleur, comme cela c'est passé pour les révolutions
anglaises, françaises, la guerre de Sécession des États-Unis, etc.
Dans ce processus
d'évolution, une nouvelle conscience musulmane émerge peu à peu, pour dénoncer
l'islamisme radical à caractère théocratique et revendiquer la démocratie, les
droits de l'homme et tend à se démarquer de cette stigmatisation « d'islamiste
» en se qualifiant plutôt de « mouvements à référence islamique », ou
appartenant à un « islam modéré ». On assiste donc à une rupture, un clivage au
sein de l'islam politique, entre un islam radical porteur d'un projet politique
théocratique et un « islam modéré » qui se veut démocratique et, qui s'inscrit
dans une forme de démocratie spécifique : « la démocratie islamique », comme en
Europe « les démocrates chrétiens ». C'est donc, ce long processus d'évolution qui
a permis l'émergence de nouvelles tendances politiques caractérisées par ce
clivage, apparemment identique au clivage qui a suivi le développement des
révolutions occidentales par le passé, en une droite sous la dénomination d'une
« démocratie islamique » identifiée en tant qu' « islam modéré » et une extrême
droite s'inscrivant dans un projet de société totalitaire (théocratique), le salafisme.
Doit-on pour
autant, qualifier ce schéma d'évolution des islamistes comme une aliénation
dans le modèle d'émancipation politique des monarchies absolutistes
occidentales, qui ont vécu le même processus de clivage à la suite de leurs
révolutions, en une nouvelle configuration politique partagée entre une droite
conservatrice et une extrême droite, comme ils qualifient eux-mêmes les forces
démocratiques et progressistes Arabes d'aliénés dans les modèles politiques
occidentaux qui revendiquent une émancipation de l'emprise de la religion,
généralement de gauche ? Ou alors ! ne serait-il pas
plus pragmatique d'envisager ces évolutions comme étant des perspectives
inévitables et incontournables de la destinée humaine, par l'affranchissement
progressif de toutes les aliénations qui empêchent l'avènement d'une
citoyenneté universelle et souveraine. Malheureusement, cette évolution de
l'islam politique semble plus s'inscrire dans une dynamique d'échec et de
concessions obligées plutôt que d'une évolution des rapports de forces entre
les tendances à l'intérieur de ses mouvements. Car, cette amorce d'évolution
est en fait un infléchissement dû à une résistance qui lui est extérieure, et
qui l'instrumentalise en le détournant de sa trajectoire évolutive,
généralement de la part d'islamophobes, de la
mondialisation impérialiste, des dictatures et des régimes nationalo-conservateurs
corrompus des pays musulmans.
Au-delà de ces
considérations, les choix et les tendances politiques de cette élite « néoconservatrice » arabe répondent à une double aliénation,
d'abord, celle par calculs stratégiques d'accès au pouvoir, qui est relative au
conservatisme de la société, doublement religieux et « néopatriarcal
», ensuite, celle qui est relative à l'aliénation dans un état affectif
élémentaire, produisant dans l'émotion des résistances de type « ouled el houma », « ouled el bled », « ouled el umma », etc. Voire a ce propos le concept philosophique
forgé par le philosophe Serbe Radomir Konstantinovic « Filozofija Palanke » que l'on pourrait traduire par philosophie de
bourg, philosophie de village ou philosophie de Provence, il y décrit un esprit
de village, provincial et prétentieux, replié sur lui-même, qui conduit
inévitablement vers le nationalisme, qui semble satisfaire parfaitement cette
correspondance par son caractère tendancieux et autarcique. Cette aliénation
affective dans l'islam politique, qui se veut une forme de résistance à
l'hégémonisme des puissances occidentales et aux dictatures corrompus
entretenues par celles-ci, prétend être une forme originale d'accès à la
modernité et à la démocratie à travers son expression de « démocratie islamique
», s'appuyant sur des catégories prétendument démocratiques, telles que, la «
Choura » islamique ou « Tajmaïth » propre à la
culture tribale maghrébine, surinvesties de valeurs démocratiques ! Et, elle va
jusqu'à accuser ceux qui contestent cette thèse d'islamophobie
et pour légitimer l'islam politique, ils considèrent les courants modernistes
arabes comme l'une des formes achevées de l'aliénation culturelle qui contraint
les dominés à ne recourir pour se représenter ou exprimer leurs aspirations
qu'aux seuls référents et concepts produits et imposés par la société
dominante. Et, que s'est en réaction à cette aliénation culturelle, que se fait
sentir le besoin chez eux de recourir à des représentations nouvelles,
susceptibles de concurrencer l'Occidental sur le terrain de l'idéologie.
Dans cette
perspective, ils conçoivent alors, la relation à l'Occident non pas en termes
d'échange civilisationnel avec des contenus d'ordre
culturel dans un esprit d'échange de savoir et de pensées, à la recherche d'une
voie transculturelle et universelle, mais exclusivement en termes commerciaux
et technologiques. Ce compartimentage de la culture est une conception du
multiculturalisme cosmopolitique qui a fonctionné jusqu'à ce jour sous la forme
d'une ghettoïsation culturelle, ou c'est la valorisation des cultures qui
garantit apparemment l'autarcie des peuples. Ce multiculturalisme se contente
d'enregistrer la pluralité des morales, la pluralité des systèmes juridiques et
la pluralité des systèmes politiques associés aux diverses cultures, et se
contente d'inviter à la compréhension des autres cultures comme si leur pure et
simple existence est justifiée d'elle-même. Ces rapports ont été décrits par
Karl Marx dans sa critique de la société comme la luxuriance naturelle,
c'est-à-dire tout ce qui était irrationnel et qui s'imposait sans avoir à se
justifier. C'était comme si ce fût la nature qui se déployait à profusion de
façon non régulable, au même titre que la posture de
ces cultures. Elles sont là, et se justifient d'elles-mêmes. Elles sont
réduites à des productions et à des expressions des manifestations objectives
de la nature. On doit les respecter ainsi comme des personnes morales, et si on
ne les respectait pas on ne respecte pas l'humanité qui essaye de s'exprimer à
travers leurs contenus. Or, il nous semble que pour s'affirmer, une culture
doit faire le tri entre ce qui est objectif et ce qui ne l'est pas, ce qu'elle
ne peut pas continuer à soutenir, et prendre une conscience critique de ses
limites dans la compréhension même qu'elle a des autres cultures.
Il est nécessaire
de la soumettre à la critique, car, les marges des cultures sont à la fois des
frontières, et c'est aussi des barrières. il s'agit de
voir les limites de sa propre culture et en même temps de voir ce qui dans les
autres cultures est essentiel à la notre pour se développer.
Paradoxalement
l'islam, lui-même au temps de Mohamed son prophète, s'est constitué
essentiellement dans son expression universelle relative à cette époque et à
son âge d'or, par un apport culturel de son environnement dans un processus
d'acculturation indéfini. À tel point, que le prophète Mohamed lui-même fut
persécuté par les membres de sa tribu, qui lui reprochaient d'être aliéné dans
des valeurs étrangères, qui offensaient les valeurs et les croyances de leurs
ancêtres. Déjà ! l'expression de « la main de
l'étranger », qui semble aussi vieille que l'humanité, c'est un « esprit de Palanke » qui frappe sans discriminer toutes tentatives de
critiques des traditions et des conservatismes en tous lieux et de tout temps.
Partout dans le monde, la droite conservatrice active pour maintenir la
singularité culturelle en autarcie. La privation des citoyens des libertés
individuelles par des tentatives permanentes d'introduction de préceptes
religieux dans le politique, y compris les grandes sociétés démocratiques
(France, États-Unis, Angleterre). Partout aussi dans ces grandes démocraties,
et également dans le monde arabe, s'opposent à leurs objectifs les démocrates
sans adjectifs, la gauche progressiste, les écologistes, et d'autres mouvements
alternatifs, qui luttent pour la condition humaine universelle contre la
condition du marché et du pouvoir pour le marché, qui luttent pour les libertés
individuelles et la justice sociale, la liberté de disposer de son corps et de
sa conscience.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Youcef Benzatat
Source : www.lequotidien-oran.com