Alger - Revue de Presse

La démocratie à reculons



La démocratie sera-t-elle tuée par ses propres armes ? C'est le cheminement dans lequel s'engage résolument l'Algérie.

Les spécialistes occidentaux chargés d'évaluer l'état d'une démocratie seraient bien embarrassés face au cas Algérie. Leur méthode de travail risque en effet de se révéler inopérante, face au «génie algérien» de la supercherie, et face à la perversion générale des concepts et des méthodes, qui ont transformé l'Algérie en un vaste mensonge.

 Au fil du temps et des expériences, les spécialistes de la démocratisation ont été amenés à définir un certain nombre de normes et de critères qui leurs permettent de dire, de manière assez correcte, si un processus démocratique avance ou régresse, et si les règles démocratiques sont respectées ou non. Même s'ils sont contestables, et ils le sont, ces critères, qui ont peu évolué avec les années, permettent toutefois de donner un état des lieux et une image acceptables de l'évolution d'un pays.

 Pour établir leur jugement, les spécialistes utilisaient de nombreux paramètres, qui considèrent explicitement la démocratie de type libéral comme un modèle à atteindre. Ils s'inspirent donc directement de Francis Fukuyama et de sa théorie de « la fin de l'Histoire». Pour eux, le capitalisme et son corollaire, le multipartisme, présentés sous le label de «démocratie libérale», ont montré leur supériorité sur toute autre modèle d'organisation de la société. Ils doivent donc constituer un objectif à atteindre pour tous les pays du monde. Malgré cet à-priori, les critères retenus semblaient faire consensus, particulièrement depuis la chute du mur de Berlin. Ils ne sont, en fait, contestés que par quelques groupes marginaux, à l'extrême droite, à l'extrême gauche et chez les Islamistes radicaux.

 Parmi ces critères, les plus connus sont le pluralisme politique, syndical et d'association, l'indépendance de la justice, la liberté de la presse, celle des élections, de la pensée et de la religion, le respect des Droits de l'Homme, ainsi que le poids de l'initiative privée dans l'économie. Le spécialiste étranger qui débarquerait en Algérie serait surpris de voir que la Constitution consacre tous ces principes. Tout officiel algérien faisant un discours ne manque d'ailleurs jamais de le rappeler. Il suffit de poser à un ministre une question sur un contentieux pour qu'il vous réponde, de manière docte, que la justice tranchera en toute indépendance. Le spécialiste étranger pourrait simplement être intrigué de constater que la justice déclare systématiquement illégales les grèves déclenchées par les syndicats indépendants, tout comme il serait étonné d'apprendre que M. Sidi Saïd est libre alors qu'il a avoué devant un tribunal avoir truqué des documents officiels.

 Face à une opération électorale, le même spécialiste étranger resterait sans voix. A l'approche des élections, la télévision diffuse les meetings de «l'opposition», en respectant strictement l'égalité du temps imparti. Des meetings très colorés d'ailleurs, où on parle librement. Mais qui expliquera à ce spécialiste étranger que durant toute la période entre deux élections, les médias publics sont hermétiquement clos à tout ce qui n'est pas au service du pouvoir ?

 Quant à la presse, elle offre un « modèle de liberté et de pluralisme», selon la formule d'un ministre. Près de quatre vingt quotidiens privés, couvrant toutes les couleurs politiques, sont diffusés quotidiennement. Leur diversité n'a d'égal que celle de la fameuse société civile. Dans le domaine des Droits de l'Homme, le respect du principe est si ancré que l'Algérie dispose non pas d'une ligue, mais de deux, auxquelles s'ajoute une commission nationale qui publie régulièrement des commentaires élogieux sur ceux qui l'ont créée.

 Sur tous ces plans, et sur d'autres, il n'y a rien à dire, selon le discours officiel. Ce qui permet d'occulter une réalité très algérienne : les instruments traditionnels de construction de la démocratie ont été tellement pervertis en Algérie qu'ils servent précisément à tuer la démocratie. Ainsi en est-il, par exemple, des partis, transformés en appareils dont les dirigeants au niveau local sont désignés par l'administration locale, et ceux de la direction nationale cooptés par le pouvoir central. Personne en Algérie ne croit que M. Abdelaziz Belkhadem a succédé à M. Ali Benflis à la tête du FLN à l'issue d'une opération démocratique, et personne ne soupçonne le RND de respecter les règles démocratiques dans son fonctionnement. Mais un spécialiste qui assistera au prochain congrès du FLN pourrait facilement admettre que la démocratie a été respectée dans les formes, car personne ne lui dira que les délégués de telle wilaya ont été désignés à égalité par le wali et un sénateur qui avait lui-même dépensé vingt millions de dinars pour accéder à ce «poste».

 Le monde associatif est régi par les mêmes règles. Il ne constitue plus qu'un appendice de l'administration. Plus aucun secteur, en fait, n'échappe à cette perversion. Même pas l'entreprise privée, supposée créer des richesses, mais qui choisit rente et corruption, plutôt que l'investissement, car c'est moins risqué dans un pays où il n'y a plus de règles.

 Pourtant, la démocratie, c'est d'abord des règles, des normes qui s'imposent à tous, en premier lieu aux puissants et au pouvoir lui-même.


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