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La crise est passée par là



La crise est passée par là
Kheima, soirées clubing, qaâda châabie, soirées ramadanesques,? autant de soirée auxquelles les Algériens n'en prennent plus part autant que les années précédentes. La raison ' La crise. Que cela soit du côté des sponsors qui ont diminué leurs actions que celui du portefeuille des Algériens qui préfèrent réduire le budget des sorties, le jugeant trop élevé. Analyse.«Vous en avez pour pas moins d'un milliard de centimes d'investissement pour avoir votre propre khaïma.» Location d'un local dans un des quartiers les plus prestigieux : des lieux relookés avec une décoration dernier cri, un minimum de dix personnes d'effectif, animation, services et prestations? Tout est mis en ?uvre pour attirer le maximum de clients. Depuis quelques années, le business des khaïmas et des clubs chicha connaît le summum du succès au sein de la société algérienne.Que cela soit pendant le mois sacré ou le reste de l'année, d'énormes sommes sont déboursées par les familles algériennes. «Il m'est déjà arrivé d'enregistrer 700 000 DA de bénéfices en une soirée», confie Mérouane, un Algérois de 38 ans, propriétaire d'une kheïma dans l'un des quartiers les plus fréquentés par la Jetset algérienne, Dely Ibrahim.Dans sa kheïma, ce gérant propose toutes sortes de services. Des soirées à thèmes, plusieurs fois par semaine, des menus et formules de la gastronomie algérienne et étrangère, un Dj résident, en plus des guests variés (groupes de musique, DJs connus, magiciens, danseurs?) qui viennent de temps à autre pour animer les soirées.«Ces services coûtent beaucoup d'argent, et si le client ne paie pas pour, on ne peut rentabiliser notre business», ajoute-il. Pour fructifier l'investissement et faire des bénéfices, Mérouane suit une stratégie bien précise. Il explique : «On propose toujours au client de nouveaux services et de nouvelles expériences. On est obligés de le faire. Ainsi, on arrive à le convaincre de venir, et une fois sur place, le pousser à consommer et payer de plus en plus». «Mais malheureusement pour nous, ce n'est plus le cas», se désole Mérouane.Selon ce dernier, s'il y a quelque temps, plusieurs dizaines de millions rentraient en caisse en une seule soirée, le business de la kheïma peine à rentrer dans le bénéfice ces derniers temps. «Aujourd'hui, les clients ne viennent plus comme avant et ne viennent dans la plupart des cas que pour fêter des occasions précises, comme les anniversaires et les soutenances. La situation a très mal tourné depuis quelque temps, ce qui nous met dans une situation financière assez critique. On arrive à peine à rembourser nos dépenses», affirme le gérant.RalentiCe constat n'a qu'une explication aux yeux de Mérouane. Pour lui, s'il est aujourd'hui à deux pas de déclarer faillite, c'est parce que la crise économique qui touche le pays depuis deux ans, n'a pas épargné le secteur de l'animation. «La crise est passée par là ! Je ne parle pas que de mon cas, mais aussi celui de plusieurs propriétaires. Depuis que le pays a plongé dans la crise économique, tous les domaines ont été affectés, notamment l'événementiel qui suffoque à cause de l'augmentation perpétuelle des prix et du ralenti de la demande et de la consommation.» Sihem, 32 ans, célibataire, est une grande fan des soirées musicales, kheïma et des clubs chicha.Faute de moyens, la jeune employée a dû laisser tomber ses hobbies pour d'autres plans moins coûteux. Elle témoigne : «J'adorais ces endroits. Il me permettait de faire le vide et d'évacuer tout le stress de la journée Avec mes amis, on était toujours en train de chercher de nouveaux plans à essayer.Clubs, restau, chicha, soirées plein air? on a goûté à tout !» Aujourd'hui, Sihem ne peut plus assurer le budget de ses vieilles habitudes. «Je n'y vais plus comme avant. Les prix d'accès et des consommations ne cessent d'augmenter. L'accès à ces endroits est devenu assez cher à mon avis et je ne me permets plus ce genre d'extra. Je me limite dans mes dépenses et je trouve des solutions pour me divertir sans avoir à creuser dans mon porte monnaie.»Et d'ajouter : «Il faut compter au minimum 5000 DA/personne pour passer une bonne soirée. Généralement, rien que l'entrée coûte entre 1500 DA et 2000 DA par personne, mais après il faut penser aux extras comme les consommations et c'est ce qui chiffre le plus. Par ailleurs, si une animation assez spéciale est au menu, le prix va augmenter.» Ce phénomène n'est pas propre à la kheïma.Les soirées ramadhanesques,concerts et autres spectacles artistiques ou de loisirs, perdent de plus en plus leur public. «Les prix ne cessent de doubler d'année en année ! Bientôt on ne se permettra plus rien. A mon sens, payer 1500 DA à 2000 DA pour une soirée de trois heures avec un verre de thé et un morceau de qalb ellouz est un peu exagéré. Une famille de 3 ou 4 personnes ne peut pas se permettre ça. Pour moi, c'est comme si on jetait l'argent par la fenêtre?», déplore la jeune femme.AustéritéPour cette dernière, la situation actuelle et la réticence des Algériens vis-à-vis de la consommation est la résultante des difficultés économiques dont fait face l'Algérie. Elle conclut : «Avec la crise économique, la signature de la Loi de finances et l'augmentation subite des prix de plusieurs produits, les Algériens sont automatiquement entrés dans un système d'économie et d'austérité. Ils font beaucoup plus attention à leurs dépenses.»L'expert économiste Ferhat Aït Ali, explique cette flambée des prix : «Ce genre de spectacles et d'endroit, dans tous les pays du monde, répercutent les frais de spectacles et de location de lieux et services sur les consommations, et en profitent pour afficher des tarifs dans lesquels ils se ménagent des marges impossibles durant le reste de l'année.C'est logique dans la mesure où ils ciblent leur clientèle et savent que le service demandé vaut un autre prix qu'ailleurs.» L'analyste financier Souhil Meddah trouve quant à lui que c'est le marché lui-même qui exige ses règles. Quand les événements sont sponsorisés, il faut savoir que dans la majorité des cas les sponsorings sont matérialisés par des apports en produits consommables, mais très rarement avec un complément en numéraires.Et donc le sponsor n'est pas forcé de couvrir tous les frais. Du coup, les initiateurs de l'événement ou propriétaires des lieux affichent des prix plus ou moins élevés afin de rentabiliser l'investissement. Dans le cas contraire, les demandeurs ne sont plus en mesure d'accepter les frais, la cadence des manifestations de ce type baissera sensiblement mais sans toucher à la règle des frais.Le cas de Sihem n'est pas isolé. Comme elle, plusieurs personnes parmi les familles algériennes ont renoncé à certaines habitudes jugées non essentielles, et se contentent des charges nécessaires. L'expert économiste Ferhat Aït Ali affirme que cela est dû beaucoup plus «au cafard dû à la crise que les effets financiers de la crise elle-même, les gens n'ont pas le c?ur aux loisirs superflus en période de morosité économique et d'incertitude. En général ceux qui vont à la kheïma et autres soirées ne sont pas d'une classe qui compte ses sous.»SponsorsPar ailleurs, dans son analyse, l'expert met l'accent sur les difficultés que rencontrent les organisateurs pour initier leurs événements. «Les sorties ramadhanesques n'ont jamais été de nature à attirer autant de monde avec autant de moyens que les sorties estivales, et avec la crise les choses deviennent d'autant plus complexes, pour les initiateurs de ce genre d'entreprises», affirme-t-il. En effet, de nombreuses agences de communication et d'événementiel à travers le pays, peinent à organiser des événements, et ce, depuis plus d'un an. La cause : Ces agences n'arrivent pas à trouver des sponsors.Fahima Lakhdar, responsable des péages dans une boîte de communication à Alger, opérant dans l'organisation des événements ou dans la médiatisation des manifestations organisées par d'autres boîtes ou entreprises, confie : «Aujourd'hui, on peine à sponsoriser nos événements. Le mois dernier, pour organiser un événement, on a ciblé pas moins de 30 exposants qui peuvent être des sponsors.Malheureusement, ça n'a pas été facile et on a beaucoup galéré. Ce n'est qu'au J-15 qu'on a réussi à trouver un sponsor gold pour pouvoir organiser l'événement. L'équipe a tellement désespéré face à cette situation qu'elle a décidé de financer par ses propres moyens.» Selon la spécialiste, seules les grandes entreprises comme celles de la téléphonie mobile continuent à sponsoriser. «Une grande partie des petites entreprises ne le font plus et certaines n'arrivent même pas à payer leur stand or sponsoring !», ajoute-elle.BudgetPar ailleurs, quand le sponsor ou le financement de l'événement est disponible, le budget offert par les entreprises ne suffit pas. «On a remarqué que le budget offert par les entreprises est très minime. Exemple : le budget débloqué pour les manifestations de la dernière Foire internationale d'Alger, a été revu à la baisse par rapport à celui des années précédentes. De même en ce qui concerne les événements dédiés à la presse.Le budget de la communication des entreprises a beaucoup baissé cette année», explique Fahima Lakhdari. Hafid Mézani, directeur de la boîte Lotus Conseil du groupe Publicis, fait le même constat et parle de crise. Il assure : «Le secteur de l'événementiel et de la publicité connaît une crise et c'est un peu normal, car c'est à l'image du pays. En tant qu'agence, on le sent très bien depuis que la crise économique touche le pays il y a deux ans.»Et d'ajouter : «Je ne dis pas tous, mais la plupart des entreprises et des annonceurs voient un ralentissement de leur activité, leur chiffre d'affaires soit en baisse ou n'avance pas comme il le faut, et donc automatiquement ils vont faire des économies.» En ce qui concerne le sponsoring, pour Hafid Mézani, si les entreprises ne financent plus d'événements, c'est parce que leur budget de communication est timide. «Quand une marque ou entreprise se trouve dans une mauvaise situation économique la première chose à faire et de réduire son budget de communication et du coup, le sponsoring et l'événementiel», souligne-t-il.AutomobilePour sa part, un cadre chez un grand concessionnaire automobile à Alger, confirme cette hypothèse : «Les entreprises même les grandes comme celles de l'automobile ne se permettent plus de sponsoriser tel ou tel événement. Le secteur connaît une crise sans précédent qui dure depuis deux ans. Depuis, le budget marketing de la plupart de ces entreprises a été revu à la baisse». En effet, selon la même source, quand il n'y a pas de quota d'importation et que les produits ne sont pas disponibles, ces entreprises n'ont pas à faire de la publicité ou de la promotion.«A partir du moment où on n'a pas des produits à promouvoir, le budget marketing n'a pas lieu d'être», conclut l'interlocuteur. Un avis partagé par Souhil Meddah qui explique : «La règle de sponsor et des contributions engagées par des marques de produits, des labels et des fabricants offreurs d'articles à la consommation pour le compte des agences organisatrices d'événements, est généralement liée d'une façon directe ou indirecte à un objet précis capté sur la tendance d'une population ciblée et qui répond en même temps favorablement à l'événement concerné».D'un point de vue d'analyse, l'expert Ferhat Aït Ali constate : «Pour le sponsoring, il y a comme un vent de récession que ce genre de réactions attise. Au lieu de l'atténuer, les producteurs et négociants estiment que le resserrement du marché, qui impacte leurs chiffres d'affaires, doit se répercuter sur les dépenses de marketing, devenues inutiles à leurs yeux.» Dans une économie «normale», cela est faux ! Le spécialiste affirme qu'ailleurs, la pub redouble de férocité et d'ingéniosité en période de crise pour capter ce qui reste du marché.«Chez nous, on s'accroche à ses parts restantes et à ses sous, parce que nos hommes d'affaires, n'ont strictement rien compris aux ressorts des sociétés, ni au monde de la publicité», déplore-t-il. Et de poursuivre : «Comment expliquer qu'on avait plus de soirées et de sponsors en 2002, avec un baril à 22 dollars, qu'en 2017 avec 50 dollars ' En 2002, c'était une phase ascensionnelle dans les esprits et en 2017, une phase régressive, alors que les moyens et le PIB, ont augmenté, les premiers de 2 fois et le second de 8 fois».
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