L'histoire que
nous allons vous raconter aujourd'hui n'est pas vraie. Les personnages sont des
animaux et n'ont rien à voir avec les humains que vous connaissez ou dont vous
avez entendu parler. Il nous est parvenu que vous avez le cafard et que vous
arrivez péniblement à jeûner par cette chaleur amollissante, alors nous avons
pensé vous distraire un moment et vous aider à passer le temps en vous narrant
ce qui s'est passé jadis entre la cigale et la fourmi sa voisine. Encore une
fois, nous vous supplions de ne pas oublier que ça n'a rien à voir avec la
réalité. Il était une fois, une cigale qui, ayant chanté à loisir tout l'été,
se trouva le ventre creux et gargouillant sans honte, quand les premières
bouffées froides de l'automne atteignirent l'arbre où elle faisait crisser son
violon, se prenant pour ce grand violoniste algérien dont on parle en ce moment
dans tous les médias du monde.
Grelottant de froid, le ventre percé par la
vrille impitoyable de la faim, elle décide d'aller chercher un peu de
nourriture chez la fourmi sa voisine.
- Bonjour,
madame, lui dit-elle, quand celle-ci lui ouvrit la porte. Je viens vous
demander un petit quelque chose à mettre sous la dent comme disent les êtres
humains. La faim me torture depuis des jours, le froid me glace les ailes, et
je n'ai pas envie de mourir maintenant. Je n'ai pas encore bien joui de la vie,
madame. Et qu'est-ce qui s'est passé d'après vous ? Eh bien, la fourmi embrasse
la cigale en versant des larmes, et lui ouvre la porte toute grande.
- Entrez
monsieur, dit-elle, la voix fissurée par l'émotion, vous êtes le bienvenu. Vous
trouverez chez moi de quoi vous nourrir. Il ne sera pas dit qu'un insecte de la
tribu des fourmis a laissé mourir de faim un insecte de la tribu des cigales.
- Merci
infiniment, madame, répond la cigale, émue par tant de générosité. En me
dirigeant vers cette fourmilière, je savais que j'allais y rencontrer une âme
noble et charitable.
Puis, elle ajoute
:
- Mais dites-moi,
madame la fourmi, comment avez-vous deviné que je suis un mâle ?
- C'est évident,
monsieur, dit la fourmi. Dans votre tribu, la femelle est muette, et vous
n'avez pas arrêté de chanter pendant tout l'été.
Frappée par tant
de science, la cigale complimente :
- Je dois avouer,
madame, que vous m'étonnez. Notre école est classée parmi les dernières de la
planète, elle a transformé tous les animaux qui l'ont fréquentée en bêtes
stupides et moutonnières, et l'on ne s'attend pas du tout à trouver autant
d'intelligence dans un corps aussi petit.
La fourmi rougit, arrive à murmurer un merci,
et s'apprête à aller chercher de quoi manger et boire.
Mais, juste à ce moment, comme il arrive
souvent dans les contes, le téléphone portable de la cigale se met à vibrer.
Celle-ci plaque l'appareil contre son oreille pendant quelques instants, écoute
et répond, puis le ferme et le range. Elle avait l'air tourmenté. Au bout d'un
moment, elle dit :
- C'est un humain
qui dit s'appeler Ésope. D'après lui, nous n'appartenons pas, vous et moi, au
monde réel mais à une histoire dont il est l'auteur. Et que dans cette
histoire, vous êtes censée refuser de me donner à manger. Il s'agit, selon lui,
d'un conte qu'il a imaginé pour apprendre aux êtres humains à se préparer et
prendre leurs dispositions pour l'avenir. Il nous a choisis comme personnages
de sa fable, parce que, selon lui toujours, vous êtes un insecte travailleur et
prévoyant, et que moi par contre, je suis paresseux et imprévoyant, passant mon
temps à chanter au lieu de travailler.
La fourmi
s'exclame :
- Conte ou pas
conte, tous les chefs de tribu de notre pays se sont réunies il y a quelques
mois, et ont pris une décision que je me suis jurée de respecter. Cet Ésope qui
écrit des histoires ne me fera pas oublier mon devoir de citoyenne.
Permettez-moi d'ajouter une chose, monsieur : méfiez-vous de ces machines qui
transportent les paroles. Ce ne sont pas les blagueurs et les arnaqueurs qui
manquent chez nous.
Mais voyant son voisin écarquiller les yeux
et la fixer bizarrement, montrant par là qu'il n'avait rien compris, notre généreux
et savant insecte reprend la parole :
- Je sais que
vous n'êtes pas encore au courant. Le jour où nos chefs de tribu se sont
réunis, celui de la vôtre ne pouvait pas être présent. Vous n'étiez encore que
des larves vivant sous terre. Mais le procès-verbal de la réunion va être
bientôt affichée partout sur les arbres. Voici ce qui s'est passé ce jour-là,
dit-elle, avec une voix émouvante.
Doucement, la fourmi raconte alors à la
cigale, que les chefs de tribu, inquiétés et alarmés par la misère et le désordre
qui n'arrêtaient pas de sévir en dépit des richesses que contenait le pays,
avaient décidé de se rassembler et de chercher la cause de ce malheur. La
réunion dura des jours et des jours. Les débats furent houleux. Il y eut des
insultes et du sang, comme à chaque fois que les bêtes se réunissent chez nous.
Généreux et attentif, le gouvernement mobilisa toutes ses ambulances. Quand ces
discussions violentes mais fructueuses prirent fin, les résultats furent
annoncés par un vieux chef de tribu. En résumé, le rapport final souligne que
les malheurs que vivent les animaux de cette contrée sont dus à plusieurs
causes aussi dangereuses et difficiles à combattre l'une que l'autre. Dont, en
particulier, le mauvais oeil des nations voisines et les coups secrets et
malveillants de l'Ennemi Extérieur.
- Le rapport
révèle que celui-ci, déclare la fourmi à la cigale, par l'intermédiaire de
toute une armada de sorciers, jette des sorts sur tous ceux qui parmi nous sont
désignés à un poste de responsabilité, faisant foirer toutes leurs initiatives.
Comment gouverner convenablement, lorsqu'on est ensorcelé ? ajoute-t-elle
gravement. Du coup, on comprend pourquoi tout est de travers chez nous. Nos
responsables sont assis sur des chaises trafiquées par des magiciens. Tout ce
qu'ils entreprennent est transformé en son contraire. S'ils luttent contre le
chômage, le nombre des chômeurs augmente. Les nouveaux hôpitaux qu'ils
construisent sont très vite débordés par des milliers de nouveaux malades. Ils
ne cessent pas d'inaugurer des cimetières. S'ils prévoient de bâtir des
bibliothèques et d'importer des livres, ce sont des millions de téléphones
portables qui envahissent le pays, transformant les animaux en cinglés. S'ils
décident de combattre la corruption, celle-ci se répand partout. S'ils pensent
à de jolis jardins et à des toilettes publics, des milliers de dortoirs laids
les devancent et défigurent tous les espaces. Les écoles, destinées dans les
plans à transmettre le savoir et produire des citoyens à l'esprit critique et
éveillé, sont métamorphosées en camps d'abêtissement. Et nous n'arrêtions pas
de les critiquer. Que Dieu nous pardonne notre méchanceté. Comment pourrait-on
reprocher quoi que ce soit à des responsables envoûtés ? Vous conviendrez,
monsieur, que nous devons plutôt les plaindre. C'est pourquoi, il a été décidé
lors de cette réunion extraordinaire de leur porter secours. Tout d'abord, les
tribus se sont mises d'accord pour demander pardon au gouvernement et lui
exprimer un soutien continu et indéfectible. Désormais, les journaux ne diront
que du bien sur nos gouvernants afin de les encourager à accepter le pouvoir.
Ils auront un salaire consistant et pourront faire des affaires sans courir le
risque d'être embêtés. Ils resteront au pouvoir à longueur de vie. Le peuple
acceptera la misère qui le ruine sans pousser des soupirs de tristesse ou des
exclamations de révolte. Il prendra en charge ses misérables. L'école
enseignera essentiellement les sciences occultes pour apprendre aux élèves
comment pratiquer la sorcellerie et la déjouer. Et beaucoup d'autres choses qui
visent toutes à aider inconditionnellement notre gouvernement à lutter contre
l'Ennemi Extérieur. Vous comprenez maintenant pourquoi je suis dans
l'obligation de vous offrir de quoi calmer votre faim. C'est désormais le
devoir de chacun de nous d'aider son compatriote. Un long silence s'ensuit. La
cigale semble très perplexe. Enfin, elle dit :
- Pardonnez-moi,
madame, ce que je vais dire pourrait vous vexer, mais il me semble que dans
cette réunion vous avez abordé les choses d'une manière — pardonnez-moi le
terme - un peu primitive. À l'ère des nanotechnologies, vous expliquez le
chômage par des vieilleries et des sornettes comme la sorcellerie ! Admettez
madame qu'il est très difficile de croire à de telles analyses. Je vous
rappelle que nous sommes en 2009, madame. La fourmi s'agite nerveusement. Les
propos de la cigale semblent l'avoir durement bousculée. On sent qu'elle est
sur le point de se mettre en colère. Brusquement, elle demande :
- Et quelle
serait selon vous monsieur la cause de notre malheur ?
La réponse de la
cigale ne se fait pas attendre :
- L'absence d'une
véritable démocratie, madame. Il faut permettre à notre peuple de s'exprimer
librement sur son avenir et cesser de le mépriser. Il faut que nos responsables
se guérissent le plutôt possible de ce paternalisme qui consiste à croire
qu'eux seuls peuvent gérer les affaires de ce pays. Il faut surtout qu'ils se
regardent impitoyablement dans une glace pour se rappeler qu'ils sont comme
nous : des créatures qui peuvent se tromper et commettre des bêtises. Il faut
apprendre à nous écouter mutuellement. Il faut lutter contre ces appétits
honteux qui nous poussent à s'accaparer de tout ce qui nous tombe sous la
patte. Il faut aimer son pays et travailler pour lui au lieu de magouiller pour
se remplir la panse. Bref, il est temps de devenir des adultes et de se
débarrasser de ces comportements infantiles qui ont fait de nous la risée des
nations civilisées. Je ne sais pas si vous entendez ce rire, madame, mais moi
il me perce les oreilles maintenant. Nous sommes si ridicules. Nous sommes si
stupides. Des fanfarons qui fanfaronnent en gémissant de plaisir. Regardez ce
que nous avons fait de notre patrie. Nos ennemis n'auraient pas fait autant.
Alors, la fourmi
explose :
- Incroyable !
C'est incroyable ! Vous m'excuserez monsieur, mais il est de mon devoir
d'avertir la police. Entendre des paroles pareilles de la part d'un de nos
citoyens et rester les bras croisés serait un crime de trahison contre la
sécurité de la patrie. C'est maintenant que je m'explique le malaise qui s'est
emparé de moi et ne veux pas me lâcher depuis que je vous ai vu sur le seuil de
ma porte. Tout d'abord, vous êtes encore vivant alors que c'est connu que les
cigales meurent avec la fin de l'été. En deuxième lieu, vous me demandez de
quoi manger, alors que tout le monde sait que vous vous nourrissez de la sève
des arbres. Un étranger s'appelant Ésope vous appelle. Vous prétendez être le
personnage d'un conte pondu par cet Ésope. Enfin, vous insultez nos croyances.
Convenez, monsieur, que ce sont là des signes qui poussent à la méfiance et à
l'inquiétude. D'ailleurs, je vous informe maintenant, que si nos chefs de tribu
se sont réunis avant l'été, c'était pour éviter la présence du chef de votre
tribu. Personne n'ignore que les cigales ont des moeurs très relâchées. Vos
mâles passent le plus clair du temps qu'ils ont à vivre à séduire vos femelles
avec cette musique qui ne cesse pas de tout l'été. Et beaucoup de tribus constituant
notre peuple n'approuvent pas du tout cette conduite immorale, contraire à nos
coutumes.
Moralité : en premier lieu, il faut toujours
se méfier de ceux qui jouent de la musique pour leurs femmes. Car on ne chante
pas pour ces créatures incomplètes et idiotes, on leur hurle au visage des
ordres et des reproches. Deuxièmement, la démocratie est une idée étrangère à
nos coutumes, donc dangereuse. Chez nous, c'est le chef qui décide. Car le chef
est infaillible et possède la science infuse. Les autres sont des retardés
qu'il faut surveiller et guider. Troisièmement, il vaut mieux faire de la
charité que créer des emplois. Quatrièmement, il faut encourager la recherche
scientifique à s'investir dans la sorcellerie et le mauvais oeil.
Cinquièmement, ne vous préoccupez pas de ce qui se passe dans ce monde
insignifiant.
Mais il est temps au conteur de vous quitter.
Les muezzins appellent à la prière du Maghreb. Fatigué, le soleil est allé se
coucher dans la mer. Se réveillera-t-il demain ? Encore une journée du mois
sacré de Ramadan qui s'en va. Dans quelques minutes un silence total régnera
sur le village de Sidi-Ben-Adda. Il n'y aura plus alors que le bruit des
mâchoires mastiquant avec plaisir les bons plats préparés par nos femmes, que
Dieu les protège contre le mauvais oeil. Pendant ce temps, la nuit profitera
pour effacer les objets et rendre moins pénible la vue des bêtises commises par
les hommes. Au revoir.
-
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com