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La beauté à l'épreuve du temps Conférence du scientifique français Axel Kahn à l'institut français d'Alger



Naître, grandir, prendre conscience de son corps, suivre de près les transformations qui le troublent, savourer les plaisirs de l'être avant d'entrer dans la maturité puis vieillir et inéluctablement mourir.
Le chemin peut être long, court, joyeux ou tragique, le temps en modifie les perceptions. «Le temps, cet irréparable outrage», tranche d'emblée l'éminent généticien français, Axel Kahn, face au public captivé qui assistait à sa conférence, mardi soir à l'Institut français d'Alger. Le ton est donné.
«Les âges de la vie», intitulé de la conférence et du dernier ouvrage d'Axel Kahn (paru en septembre 2012 aux éditions la Martinière) vont être décortiqués, analysés et commentés par ce scientifique au parcours très éclectique : président de l'université Paris Descartes, membre du comité consultatif sur l'éthique, essayiste, chercheur en biotechnologie'.
La thématique a de quoi attrister ' être face à la finitude implacable de toute chose et de tout être rend forcément triste ' mais Axel Kahn en atténue l'impact par la référence constante qu'il fait à la beauté. «L'esprit humain se caractérise par deux manifestations qui lui sont propres. D'abord la rationalité, puis la sensibilité à l'émotion esthétique», explique-t-il. Produire de la beauté, être ému par ce qui nous paraît beau par essence, sera au c'ur du discours du professeur Kahn. Les différentes étapes de la vie, de la naissance à la vieillesse, passent sous l''il scrutateur du scientifique qui ne manque pas de sensibilité psychologique et même d'épanchement philosophique. Le regard de l'art sur ce phénomène naturel sera également convoqué. Des iconographies (tableaux, photos, sculptures') défilent sur l'écran de la salle pendant que l'orateur développe sa vision de la vie, mythes grecs, anecdotes personnelles et axiomes scientifiques à l'appui.
Au commencement était l'enfance
Un petit garçon timidement assis sur un fauteuil. Un petit visage qui retient jalousement son sourire. Regard dans le vide, parfaitement représenté sur cette huile sur toile projetée sur l'écran auquel le conférencier donne le dos. Le petit garçon qui pose dans son arlequin n'est autre que Paul, le fils de Picasso, peint par Picasso lui-même. Un enfant parmi d'autres pour saisir «l'étrangeté de l'enfant, la beauté de l'émotion qu'il nous procure, la fragilité qu'il nous inspire», commente Axel Kahn.
Un autre visage. Celui d'Oscar, héros du film Le Tambour, dans lequel cet enfant refuse insolemment de grandir et d'entrer dans le monde horrible des adultes. Mais le temps n'attend pas et avance effrontément, bouleversant le corps et l'esprit. Arrive très vite l'âge des grands troubles. «L'adolescence est le seul âge où un être observe et ressent la transformation de son corps, avec toutes les tempêtes psychologiques qu'elle implique», souligne Alex Kahn, en montrant du doigt de nouvelles images. Sur l'écran, des visages d'adolescents aux regards tourmentés, qui ont perdu des bouts de leur innocence mais tout en gardant l'expression d'une naïveté irréfutable. Ils sont dans un entre-deux où l'être sexuel émerge. «L'âge où le désir, l'émoi, la sexualité s'emmêlent. Le corps change, la perception du monde change également. Autrui devient un autre sexuel», explique-t-il encore. L'âge adulte n'est plus très loin. Il ne reste que le temps de s'habituer à son nouveau corps et aux questions fondatrices qu'il entraîne : « D'où viens-je ' Qui suis-je ' Où vais-je ' » Des questions auxquelles on répond souvent à l'aide de l'autre, dans le regard salvateur de l'autre, surtout lorsqu'on en est amoureux.
L'amour, le pouvoir puis plus rien
L'intensité des regards, les mains qui se cherchent au moindre contact, le désir, la possibilité d'entrer dans un univers partagé, de se laisser transporter par l'autre. Le sentiment amoureux, «élément essentiel de la vie», apparaît et module notre perception du temps et de ses effets sur notre corps, pour aboutir à l'ultime expression de la vie, la procréation. Les images continuent de défiler sur l'écran, des couples amoureux, des femmes enceintes que le conférencier décrit avec éloquence. «La grossesse est une épiphanie incroyable, elle nous prouve que le monde appartient réellement aux femmes», déclare-t-il sans manquer de confier à quel point les grossesses de ses deux filles l'ont troublé.
Le temps poursuit sa course folle, arrive l'âge de la maturité, celui du pouvoir. «La maturité, c'est l'âge du pouvoir. Notamment le pouvoir d'éviter de vieillir.» Les vieux jours ne sont plus très loin. Retarder le vieillissement devient l'ultime quête. Les inégalités face au vieillissement, «difficilement acceptables» dépendent de notre pouvoir financier. «On peut agir sur notre vieillissement, mais on ne peut l'arrêter», commente-t-il d'un ton presque ironique.
La mort approche. «On assiste, impuissant, au plus grand échec de la science moderne.» Le passage d'un état d'être vers un autre état s'exécute. Les religions le théorisent au fil de leurs croyances. Un enterrement à Ornans, tableau peint par Gustave Courbet, est projeté sur l'écran pour illustrer l'universalité de la mort. «Nous sommes tous unis, que l'on croie aux cieux ou que l'on n'y croie pas, dans l'émotion de la mort et du deuil.» Seule consolation possible : l'immortalité de l'esprit par l''uvre qui traverse les siècles. Produire de la beauté serait une manière majestueuse de résister au naufrage du temps. Il s'étend, s'accélère, organise nos perceptions et nos envies avant de nous mener tout droit vers le néant.
Le temps ne laisse rien sur son passage, si ce n'est cette immense fascination que lui porte l'homme et à laquelle il ne pense que rarement, pour ne pas oublier de vivre loin de tout renoncement. Le public algérois présent l'a bien noté. Le temps d'une conférence aura suffi, avant que chacun ne reprenne sa course impossible (contre le temps évidemment).
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