L'événement culturel de ce début d'année à Constantine est incontestablement la projection, jeudi dernier, à l'Institut français, du film documentaire de Malek Bensmaïl La Bataille d'Alger, un film dans l'histoire, produit en 2017.Très attendue, la projection a attiré un public nombreux, et surtout passionné, qui a découvert, grâce au documentaire de Bensmaïl, énormément de choses qu'il ignorait sur ce film culte qu'est La Bataille d'Alger, de l'Italien Gillo Pontecorvo.
L'?uvre avait fait sensation, en décrochant en septembre 1966 le Lion d'or du Festival de Venise, la première consécration cinématographique dans l'histoire de l'Algérie. Outre ses qualités artistiques, sa forte charge émotionnelle et son contenu idéologique et historique, le film est devenu un symbole pour de nombreux peuples luttant pour leur liberté dans les années 1960 et 1970, inspirant à ce jour des experts militaires en Europe et aux Etats-Unis.
Le mérite de Malek Bensmaïl, l'un des meilleurs documentaristes dans le monde arabe actuellement, est sans doute de révéler aux spectateurs tous les détails, les coulisses du tournage, les faits ayant marqué le parcours de cette ?uvre, en exploitant des dizaines de témoignages d'anciens acteurs encore vivants, mais surtout des archives qu'on n'aurait peut-être jamais eu l'occasion de voir.
Un véritable travail de fourmi, qui donnera un magnifique document pour l'histoire, avec de précieux éclairages, rendus encore plus captivants grâce à un montage subtil, avec des va-et-vient conçus dans un style montant en vitesse, accompagné d'une époustouflante musique composée par un Karim Ziad bien inspiré.
«J'avais toujours envie de faire un film sur la Bataille d'Alger pour des raisons émotionnelles, liées au fait que c'est un film qui a bercé toute mon enfance et a marqué les Algériens au point d'être diffusé deux fois par an, en plus de son côté politique anticolonial, il est important de revenir sur la genèse de ce film qui a été produit dans un contexte très particulier, pour devenir une ?uvre mythique qui s'est nourrie de l'histoire pour enrichir l'histoire», a révélé Malek Bensmaïl lors des débats qui ont suivi la projection du film face à un public avide de tout son savoir sur ce documentaire.
Des archives inédites
Pour un film dont la production a duré près de quatre ans, une année entière a été consacrée à la recherche de la documentation avec l'exploitation d'une immense quantité d'archives filmées, que le public qui a vu le film à l'IFC a découvertes pour la première fois. Il n'aurait jamais eu la chance de les voir un jour à la Télévision algérienne.
On citera surtout la genèse du film qui remonte aux Souvenirs de la Bataille d'Alger, écrits par Yacef Saâdi dans la prison de Serkadji, après son arrestation en 1957. L'idée d'en faire un film naîtra après l'indépendance et commencera par la recherche d'un producteur, puis il y eut la rencontre décisive entre Saâdi et Gillo Pontecorvo qui était déjà sur un projet dans la même lignée, avec le scénariste Franco Solinas.
Suivra le problème du financement du film, assuré par la suite par le gouvernement algérien, la création de Casbah Films, le choix des acteurs, pour la plupart non professionnels, des lieux de tournage, les débuts difficiles, les doutes après le coup d'Etat de 1965, puis le soutien de Boumediène, la réalisation des attentats et la réaction des Algérois.
On pourra en dire beaucoup de choses. Les moments de forte émotion sont l'autre particularité du film de Bensmaïl. Des images parfois dures et éprouvantes.
D'anciens membres de l'équipe de tournage ont témoigné de ce qu'ils ont vécu lors de la scène de la guillotine à la prison de Serkadji, avec pour principal acteur le regretté Mohamed El Badji, lui-même ancien détenu. L'apparition de Djamila Boupacha, dans une interview tournée en 1972, dix ans après l'indépendance, alors qu'elle n'avait que 34 ans, a ravivé les souvenirs de la torture qu'elle avait subie en 1960 à l'âge de 22 ans.
Des moments de forte émotion
L'autre passage émouvant a été celui de l'artiste-peintre et sculpteur Ahmed Benyahia, témoin dans ce film, qui a révélé une histoire aussi paradoxale. Sollicité par Gillo Pontecorvo pour jouer dans La Bataille d'Alger, et dans des scènes de torture, il sera victime d'enlèvement, de séquestration et de torture après le coup d'Etat de 1965. Il sera emporté par la vague de répression qui s'est abattue sur les étudiants algériens, alors qu'il n'avait lui aussi que 22 ans, le même âge que Djamila Boupacha durant l'occupation française.
Produit avec des fonds de télévisions étrangères, le film de Bensmaïl est passé dans des télévisions et des salles en France, mais il a été aussi diffusé en Europe et aux Etats-Unis. Il est sorti dans plusieurs pays sauf en Algérie. Sur la question de sa non-diffusion en Algérie, El Hachemi Zertal, coproducteur, évoque des problèmes techniques liés à l'indisponibilité de salles, mais aussi à l'indifférence des pouvoirs publics face à ce genre de films qui dérangent. «Nous avons pu projeter le film en Algérie grâce surtout au travail remarquable des ciné-clubs, qui nous ont sollicités, mais on n'a jamais pu le faire dans les salles de cinéma de l'Etat», explique-t-il.
«Il est difficile de produire ce genre de films en Algérie, où le régime politique a peur du rapport à l'image. Imaginez que la Télévision algérienne a demandé sa diffusion gratuitement, alors qu'il a coûté énormément d'argent, mais pour des sitcoms de piètre qualité, elle est prête à débourser généreusement», rétorque Malek Bensmaïl.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : S Arslan
Source : www.elwatan.com