Alger - A la une

L'univers bicéphale de Mucho



Auteur aux écritures multiples, polygraphe rompu à l'expression poétique autant que théâtrale, romanesque ou journalistique, Arezki Metref ne cesse de nous surprendre. Après avoir exploré avec maestria les chemins de l'exil à la rencontre de ses Cousins des Amériques et d'ailleurs, à travers ses nouvelles et ses chroniques littéraires, le voici de retour dans l'univers clos de la Cité originelle.Rue de la nuit est un roman, un texte puissant à l'écriture ciselée, paru à Alger en format de poche chez Koukou. Bien que le pays où se déroule l'intrigue ait pour nom Galérie, il ne fait aucun doute qu'il s'agit là d'une allégorie de l'Algérie avec ses références explicites à «Col Mao», au «Colonel», à la Maison du drapeau, au Minaret et à «la culture du coup d'Etat». Fable politique donc dans laquelle le lecteur reconnaîtra les siens.
Un narrateur anonyme dont on sait peu de choses sinon qu'il a dû fuir le pays vingt-cinq ans plus tôt, à la suite d'un attentat avorté commis par l'un de ses anciens élèves, et qui revient sur les lieux de son enfance : «Lors de mes exils parfois rocambolesques, toujours mélancoliques, j'avais été poursuivi par l'obsession de l'enfance, et par conséquent, par celle d'écrire sur le Peuplier de mes limbes, celui d'avant le trébuchement, ma caverne de Platon.»
Lieu mythique et emblématique des quartiers populaires d'Alger, la cité imaginaire du Peuplier abrite une galerie de personnages pittoresques qui déambulent comme dans un théâtre d'ombres maléfiques sous la lumière glauque de la déglingue. Le narrateur entreprend le récit de la vie de la cité sur une période que l'on peut situer entre 1965 et 1968, trois années prémonitoires de l'asphyxie dans laquelle le pays va se débattre, entre le Minaret et La Maison du drapeau, détenteurs de la vérité imposée censée donner à tous les clés du bonheur.
Trois années marquées par la présence de Mucho : «Le dur à cuire, créature hybride, mi-truand, mi-justicier, réplique citadinisée et antidatée des bandits d'honneur du XIXe siècle.» Objet de crainte et d'admiration de la part du petit peuple qui va jusqu'à reconnaître en lui une sorte de marabout au pouvoir surnaturel, Mucho incarne l'espoir des opprimés à qui il ne reste que le mythe ou la légende pour exister. Parce qu'il résiste aux deux puissances tutélaires que sont la Mosquée et le Parti, Mucho est considéré à l'égal de ces bandits d'honneur qui font un pied de nez à l'ordre martial. Comme le dieu Janus, au double visage, il est au Peuplier le maître du temps, celui sur qui se règle la vie des habitants. Il est celui qui ouvre les portes de la nuit lorsque, dans l'ombre du soir, il regagne sa tanière. Rejeton d'une société qui sacralise la violence, quand bien même ne serait-il qu'un truand, cela lui serait pardonné tant irradie son aura de sainteté.
Mais Mucho, à l'image de la société dont il est à la fois le produit et le contempteur, est aussi détenteur d'un secret. Cette face cachée de Mucho est emblématique d'une société structurée autour de la rencontre entre le religieux qui pousse, selon les mots de l'auteur, à une forme de «dissimulation souvent hypocrite» et le régime du Parti unique qui prospère sur la censure, donc sur le culte du secret. Symbole fort de l'enfermement du pays : l'obscurité dans laquelle est plongée la population du quartier. Ce n'est pas un hasard si l'axe principal de la cité a pour nom Rue de la Nuit, et si les gamins n'ont d'autre jeu que celui de s'attaquer aux ampoules électriques, leurs propres lumières, leur propre avenir, «et ça, ça s'appelle le désespoir», précise l'auteur.
Au Café des Amis, le rendez-vous quotidien avec la vie du quartier, les autres personnages font office de figurants. Zongo, le patron du bistrot, qui partage avec Mucho un secret, brave l'orthodoxie du Ring (Révolution et identité nationale garantie) en passant en boucle les Beatles, fleuron de la «culture efféminée et décadente qui venait d'Occident».
Poteau électrique qui doit son surnom autant à son allure filiforme qu'à la surveillance assidue et admirative qu'il exerce sur Mucho et ses acolytes, chaque nuit à l'entrée du refuge du malfrat, personnifie ces institutions informelles qui tentent d'apporter un peu de clarté dans ces sociétés enténébrées par le culte du secret.
Quant à Zayyem, le «boss» de la Maison du drapeau, vêtu de son éternel costume gris souris saturé de parfum d'héliotrope blanc, en dépit de son zèle patriotique, ses diatribes enflammées à l'occasion «des dates du Sacrifice et de l'Abnégation» rassemblent moins de chalands sur la Place du Garde-à-vous que la présence de Mucho au Café des Amis.
Un demi-siècle plus tard, les copains d'enfance du narrateur, ex-petits voyous, champions du tir aux ampoules, sont devenus des islamistes, redoublant d'efforts «pour réunir les trimestres nécessaires au mérite du paradis».
Rue de la nuit est, on l'aura compris, un roman qui démonte les mécanismes des systèmes d'oppression et qui, par son dénouement démystificateur, interroge sur la notion d'héroïsme.
Marie-Joëlle Rupp
Rue de la nuit, un roman d'Arezki Metref, ed. Koukou, oct. 2019, 500 DA.
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)