
L'entrée des «Chebs» dans le monde musical et l'émergence d'autres genres de musique comme le raï ont fait que la nouvelle génération s'éloigne de l'héritage inestimable légué par les «Cheikhs».Quelque part au 143, avenue Ali Khodja à El Biar, sur les hauteurs d'Alger, un octogénaire tente, tant bien que mal, de dépoussiérer la mémoire de la musique algérienne. Il s'appelle Bouziane Errahmani, fondateur des éditions Atlas. L'une des premières dans l'histoire de l'Algérie indépendante, avec la voix du globe, Oasis et SAR. Dans ses veines, ce n'est pas le sang qui coule. Ce sont plutôt les éternelles mélodies des maîtres de la musique algérienne. Malgré le poids des années, sa mémoire n'a pas vieilli. Dans son magasin, on se croirait dans un musée.Des CD d'anciens cheikhs du chaâbi, d'andalou, du malouf, haouzi, sahraoui, de différentes régions d'Algérie, ornent les étals. Des cassettes audio occupent encore une bonne partie de ce magasin. Un peu plus haut, les portraits des maîtres de la musique, tels Dahmane El Harrachi, Cheikh El Hasnaoui, Cheikha Fatma, Ahmed Ouahbi, El Hachemi Guerrouabi, etc., accueillant ce qui reste des mélomanes du chaâbi qui y viennent. Bouziane Errahmani est conscient de la situation. Ces vingt dernières années, les gens écoutent de moins en moins l'ancien répertoire musical algérien. Ses tourments en découlent. Quand il se met à raconter son histoire, les mots abondent. L'air serein, l'homme retrace son long parcours dans l'édition. Avec le peu de moyens de l'époque, il ne semblait guère se plaindre.Les éditions Atlas, jadis «Sawt Echaâb», ont vu le jour dans un petit studio qui appartenait à Mahboub Bati. C'était en 1963. «Les chanteurs de l'époque comme Abdelkrim Dali, Ahmed Wahbi, etc. ne demandaient pas beaucoup d'argent. Cheikh Hamada m'a offert deux de ses albums pour que je puisse travailler», raconte M. Bouziane qui, à ses débuts, a commencé par rassembler le répertoire chanté pendant la guerre de libération par Khelifi Ahmed, Ahmed Wahbi, Blaoui El Houari, etc. De grands noms de la chanson, à l'instar de Nadia Benyoucef, Abdelkader Chaou, Amar Al Achab, Guerrouabi, Cherifa, Matoub Lounès, Aït Menguellet sont passés par les éditions Atlas. Moins d'un demi-siècle après, les choses ont beaucoup changé. L'oreille musicale des Algériens semble apprécier d'autres genres.L'entrée des «Chebs» dans le monde musical et l'émergence d'autres genres de musique comme le raï, ont fait que la nouvelle génération s'éloigne de plus en plus de l'héritage inestimable légué par les «Cheikhs». A cela s'ajoute la révolution d'Internet qui a encouragé davantage le téléchargement gratuit de la musique. Si cet éditeur s'accroche encore aujourd'hui, c'est pour que ce patrimoine national survive. Mais après de longues années en compagnie de Mahboub Bati, Guerrouabi, Abdelkader Chaou, Amar El Achab, Amar Ezzahi, Ahmed Wahbi, Dahmane El Harrachi, etc., le vieil homme se sent seul. Il se sent aussi délaissé par les responsables en charge de préserver l'héritage culturel national. «En 2004, le président de la république a demandé à sa ministre de la Culture de m'aider afin que je puisse accomplir ma mission de préserver ce patrimoine. J'ai reçu une somme d'argent en guise de récompense à ce que j'ai fait durant de longues années. Mais cela ne semble pas plaire à Khalida Toumi, ex-ministre de la Culture, et aux responsables de l'Onda. Quand cet organisme a décidé de verser les droits voisins aux éditeurs et artistes il y a quelques années, je ne faisais pas partie de la liste. Ils m'ont privé de mes droits sous prétexte que j'avais déjà bénéficié d'une aide», raconte encore l'éditeur. Plus le temps passe, plus l'espoir d'avoir de l'aide s'amenuise.Une déception en cache bien une autre. Bouziane Errahmani affirme que le ministère de la culture a fait 14 ou 15 coffrets des anciens chanteurs algériens dont la majorité des chansons sont les siennes, et ce, sans qu'il soit informé. «J'ai répertorié plus de 130 chansons. Ce qui me blesse dans cette histoire, c'est qu'ils ont fait tout ça quand j'étais hospitalisé», regrette-t-il. Le combat alors a commencé pour faire valoir ses droits.Les documents fournis aux services concernés, mais aucun dédommagement ne lui a été versé. «Des dizaines de lettres ont été envoyées à Khalida Toumi et à l'actuel responsable de l'Onda, mais aucun d'eux n'a daigné donner suite à mes doléances», a-t-il souligné. L'on se rend bien compte de l'ampleur du préjudice qui lui a été causé, quand on sait que la réalisation d'un coffret coûte jusqu'à 30 millions de centimes. Pourtant, poursuit l'éditeur, quand le ministère de la Culture a eu l'idée en 2007 de consacrer un coffret aux deux icônes du châabi, El Hadj M'hamed El Anka et El Hachemi Guerrouabi, il leur a offert tout le répertoire des deux chanteurs. «Ils m'ont proposé de l'argent et j'ai refusé. Je l'ai fait pour l'amour de la musique algérienne. Par contre, je leur ai demandé une chose : me faire de la publicité pour faire découvrir ce patrimoine au grand public. A ce jour, personne n'est revenu me voir», témoigne-t-il.Et de s'interroger : «Je me demande si les responsables en charge du secteur de la culture sont contre la promotion du patrimoine algérien...». Son interrogation ne reste pas sans réponse. En 2011, M. Bouziane se rappelle d'un ressortissant saoudien qui est venu en Algérie dans le cadre de la manifestation «Tlemcen, capitale de la culture islamique». Ce dernier a acheté des CD d'anciens chanteurs de chaâbi pour un montant de 60 millions de centimes. Quant à nos responsables, notre interlocuteur affirme qu'ils ne viennent jamais. Ou peut-être qu'ils ignorent l'existence-même de ce magasin. Cela renseigne amplement sur l'intérêt que portent les uns et les autres à l'héritage culturel en général et musical en particulier du pays. De plus, Bouziane Errahmani a la certitude qu'à l'époque où Khalida Toumi était à la tête du ministère de la culture, «le châabi a rendu l'âme». «Avant, dit-il, les choses marchaient bien.»Au cours de sa longue carrière, Bouziane Errahmani n'a pas fait qu'éditer. Mais il s'était mis à la recherche de vieilles chansons algériennes chantées dans d'autres pays arabes. Sa quête n'a pas été vaine. Il a fait découvrir au public algérien des perles musicales jusque-là introuvables sur le marché national. D'Irak, de Syrie, de Tunisie et d'Egypte, il n'était pas revenu les mains vides. «Il y a des chansons algériennes que j'ai ramenées d'Irak, de Syrie, de Tunisie et d'Egypte, notamment celles d'Ahmed Ouahbi, Agoub Aïssa, Mehdia et le récital qu'a fait Larbi Ben Sari et son fils en 1932 au Caire», souligne-t-il, l'air content d'avoir accompli ce travail de la sauvegarde du patrimoine national. Il dit avoir également acheté la célèbre chanson d'Ali Maâchi, Hobi El Akbar, à 50 dollars de la chaîne qatarie Al Jazeera. Il envoie la chanson au chef de l'Etat et en contrepartie un chèque de 20 millions de centimes lui a été remis par la présidence de la République en guise de récompense. Mais dans sa noble mission, le fondateur des éditions Atlas ne voit pas les mains se tendre vers lui pour l'appuyer à mener son combat.L'amour qu'il porte pour la musique l'a certainement sauvé. Certes, le magasin ne fait pas recette. S'acquitter du loyer, le salaire de ses deux employés, etc., c'est le calvaire que vit le vieux Bouziane à chaque fin de mois. Pour revenir à l'édition, il dit que les textes et musiques qui lui parviennent de temps à autre sont de piètre qualité. Le parcours du combattant pour le vieux Bouziane ne fait que commencer à présent. S'il a réussi jusqu'ici à garder son magasin, c'est grâce au dévouement qu'il a pour son travail. Il est prêt à mettre un trait sur le calvaire qu'il a enduré dans le passé.Son v?u est de trouver la relève qui continuera le chemin. «A 80 ans, je suis vieux et malade. Si je meurs, qui prendra ma place ' Le travail que j'ai accompli pendant un demi-siècle ne doit pas cesser après moi. Si le ministère de la culture voudrait reprendre les éditions Atlas, je serais entièrement d'accord. Abandonner ce patrimoine, c'est un crime», lance-t-il. Pour tenir allumée la flamme du répertoire musical national, et surtout les 5000 albums qu'il a jalousement préservés cinq décennies durant, Bouziane Errahmani luttera jusqu'au dernier souffle. «J'ai beaucoup d'espoir que la nouvelle ministre me rétablira dans mes droits», espère-t-il.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ali Cherarak
Source : www.elwatan.com