Si l'UE veut
acquérir une influence mondiale, elle doit d'abord participer au développement
de ses voisins les plus proches, eux-mêmes touchés durement par la crise, comme
le manifestent les tensions actuelles sur les ressources alimentaires dans le
Maghreb.
L'incohérence est
d'abord dans la maison Europe. «L'Europe, entendons les chefs d'Etat et de
gouvernement concernés, a ces dix dernières années commis trois erreurs
majeures. La première a été d'élargir l'Union sans avoir changé profondément
ses institutions. La seconde a été d'écarter l'idée d'un noyau dur (d'un
premier cercle, d'un pôle central...) qui aurait permis d'harmoniser la
fiscalité, de coordonner les politiques, de porter des projets industriels,
écologiques, éducatifs, d'aller plus vite et d'entraîner l'ensemble. Enfin, et
c'est là, la faute la plus grave : avoir imaginé une monnaie unique avec une
banque centrale indépendante – c'était la condition – sans autorité politique,
sans convergence fiscale, sans surveillance effective des politiques
budgétaires, sans gouvernance dans la stratégie de change, sans solidarité
financière automatique. Bref, d'avoir laissé une monnaie sans défense face aux
marchés.» Ce jugement est celui de François Hollande, europhile convaincu,
longtemps proche de Jacques Delors. L'ancien 1er secrétaire du Parti socialiste
s'est lui aussi lancé dans la course des «primaires» qui doivent désigner le
futur candidat du PS à l'élection présidentielle de 2012.
Longtemps distancé dans la course à la
désignation par Martine Aubry, Ségolène Royale (son ex-compagne) et Dominique
Strauss-Kahn, ce bûcheur, pragmatique à l'humour ravageur, réduit chaque jour
l'écart en peaufinant un vrai programme d'action pour la gauche. Hollande
pourrait bien créer la 1ère surprise de cette élection française.
Des ruptures nécessaires
mais difficiles
Pour parer la
catastrophe, «c'est l'Euro, lui-même, qui entraînera l'Europe dans sa propre
crise», François Hollande préconise trois ruptures urgentes et majeures :
«D'abord la définition d'une stratégie de redressement des finances publiques
des pays de la zone euro. Plutôt que de fixer des objectifs irréalistes
financièrement, insupportables socialement et intenables économiquement, il
convient d'étaler dans le temps le retour à l'équilibre. Deuxième rupture
nécessaire : l'autorisation donnée à l'Union européenne de pouvoir lever des
emprunts. Elle est aujourd'hui la seule entité souveraine à s'interdire de le
faire. Ces bons du Trésor permettront de mutualiser une partie des dettes
souveraines des Etats membres, d'alléger les charges d'intérêts, d'imposer un
rapport de force face aux marchés tout en veillant à l'assainissement
budgétaire des Etats membres.» Enfin, dernière rupture: l'augmentation du
budget de l'Europe cantonné à 1% des dépenses budgétaires nationales jusqu'à
2020.
François Hollande le sait bien, l'Europe est
loin d'être prête à de telles «ruptures». L'Europe politique est nébuleuse et
la crise économique renforce les calculs et les replis nationaux. Sur le plan
de la doctrine économique et ce, malgré l'effondrement catastrophique d'un
capitalisme financier et spéculatif, les élites étatiques des Etats-membres et
de la Commission européenne continuent à radoter un discours très idéologique,
vieux fond de soupe alliant un libéralisme exacerbé et une rigueur budgétaire
et sociale qui écarte tout espoir de reprise de la croissance. Bien pire, la
remontée sensible de l'inflation laisse craindre aux économistes le glissement
possible de la déflation actuelle (très faible croissance, faible inflation) à
une stagflation (très faible croissance, forte inflation). «Pourquoi l'Europe
serait-elle la seule région du Monde où le libre-échange et la libre
concurrence seraient érigés en dogme ?» s'interroge à son tour et tardivement
Eric Besson, ex-socialiste qui a troqué son poste de ministre «l'Identité
nationale» pour devenir le ministre de l'Industrie de Nicolas Sarkozy.
Fait nouveau, les pays émergents à forte
croissance, au 1er rang desquels la Chine, l'Inde et la Russie, rachètent
massivement des entreprises industrielles européennes. Au point qu'Antonio
Tajani, le Commissaire européen à l'Industrie, exhorte l'Union européenne à
protéger ses secteurs stratégiques et à se doter «d'une autorité chargée
d'examiner les investissements étrangers en Europe» à l'égal du très
protectionniste « comité chargé des investissements étrangers aux Etats-Unis»
(CFIUS). Appel resté vain, bien évidemment.
L'Europe doit en
priorité favoriser le développement de ses voisins
Divisée sur la
politique à suivre, l'Europe peut-elle espérer une voie de sortie dans la
coopération internationale ? La France ayant hérité de la présidence tournante
du G20 et du G8, Nicolas Sarkozy s'est rendu à Washington pour présenter à
Barack Obama un plan ambitieux pour (qu'enfin !) l'on dessine «une économie
mondiale du XXIème siècle». L'ordre du jour proposé est chargé : pour le G 20,
rien moins que la réforme du système financier international confronté à
l'instabilité monétaire et des mesures limitant la spéculation sur les denrées
alimentaires. Côté G8 qui se tiendra courant mai à Deauville, la «croissance
verte» (développement durable), la coopération avec l'Afrique, la régulation de
l'Internet. On ne peut que saluer le volontarisme du président français mais,
hélas, celui-ci a été accueilli poliment mais avec une moue très dubitative par
les Américains. Les Etats-Unis sont très rétifs à tout aménagement du système
monétaire où ils voient une remise en cause du dollar comme monnaie pivot, et une
critique voilée à leurs gigantesques déficits budgétaires et commerciaux.
Dans les faits, les Etats-Unis se satisfont
sans trop de difficultés de la création d'un duopole avec la Chine, leur
principal banquier, d'un dollar et d'un yuan sous-cotés qui favorisent les
exportations des deux pays, et le fonctionnement à plein régime de la
planche-à-billet vert qui stimule la croissance US, au prix certes d'un regain
d'inflation interne mais surtout au risque d'une exportation de la récession
chez ses principaux partenaires européens.
1er PIB mondial mais nain politique, l'Union
européenne peine à se hisser à un rôle de puissance mondiale. Elle peut être
confrontée à un duo sino-américain mais également devoir affronter un mode
multipolaire aux intérêts contradictoires. «La crise mondiale favorise la
cristallisation d'ensembles régionaux – ou de grands pays - qui se définissent
par quelques caractères homogènes : langue, religion, population, mode de vie,
mais aussi tendances politiques, ressources énergétiques ou capacités
économiques. C'est vrai du Moyen-Orient et de la Russie, réservoirs de gaz et
de pétrole, du Brésil fournisseur de soja et de viande, de l'Afrique
productrice de matières premières diverses. Ces quatre ou cinq pays ou
ensembles régionaux détiennent en réalité une partie importante, voire
essentielle, des matières premières mondiales, sans lesquelles il serait vain
de tenter d'envisager la poursuite du développement sous quelque forme qu'on
l'envisage. Trois ensembles-puissances et quatre ou cinq ensembles-réservoirs,
telle pourrait se dessiner une recomposition du monde au XXIème siècle. Sur de
tels critères, ce serait l'affrontement assuré à plus ou moins long terme»
pointe Eric de la Maisonneuve, le président de la Société de stratégie.
D'où sa proposition d'une aide au
développement régional accéléré dans les zones concomitantes à l'Europe.
Historiquement, on peut constater en effet un tropisme des principaux pays
européens vis-à-vis de leur environnement régional. Pour l'Angleterre, c'était
l'Ouest, l'Atlantique, des relations privilégiées avec les USA. L'Allemagne est
davantage tournée vers l'Europe de l'Est et la Russie. La France est
traditionnellement tournée vers les Sud, Maghreb, Machrek, Afrique
sub-saharienne. Si cette répartition est très schématique, elle reste néanmoins
opératoire au regard des choix d'investissements et d'échanges extérieurs pour
chacun de ces pays.
L'idée que l'Europe a tout intérêt à mener
des politiques de codéveloppement, dans une logique de «gagnant-gagnant», était
à l'origine du projet de Sarkozy de «l'Union pour la Méditerranée». Mais
celui-ci a dans un 1er temps échoué. La crise économique a coupé les importants
moyens budgétaires nécessaires. L'Allemagne, la Grande-Bretagne mais également
l'Italie et l'Espagne ont regardé avec suspicion un projet qui paraissait trop
franco-français. Et les pays du sud de la Méditerranée, peut-être à raison, n'y
ont pas beaucoup cru. Il n'empêche, l'un des moyens les plus sûrs pour
l'Europe, d'exercer une influence mondiale, est d'abord de participer à
l'enrichissement et à la croissance de la demande de son environnement
régional, à l'est et au sud, en priorité. Il faut remettre en place l'Union
pour la Méditerranée !
La crise mondiale
touche tout le monde !
Les récents
événements qui secouent l'Algérie et la Tunisie doivent être analysés également
sous cet angle, sans bien sûr faire l'économie des transformations
démocratiques nécessaires (en urgence, en Tunisie !) ou la réduction des
incuries bureaucratiques. Car la crise ouverte à l'automne 2008 touche par
cercles concentriques un très grand nombre de pays et la pénurie alimentaire
est bien un phénomène mondial. Quatre-vingts pays environ sont aujourd'hui en
situation de déficit alimentaire et de ce fait confrontés à d'importantes
difficultés sociales.
Comme la crise alimentaire 2008, «le déficit
de produits vitaux est hélas en large partie dû à des mouvements purement
spéculatifs. En 2008 déjà, les stocks existants permettaient de couvrir les
déficits des uns avec les surplus des autres. Mais une réaction de panique
s'est emparée des marchés. Elle a été le fait des traders et des gouvernements
qui ont imposé des restrictions aux exportations, ce qui a accéléré le
mouvement», note Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l'ONU sur le droit
à l'alimentation. En 2009, des informations sur les incendies en Russie, la
canicule en Ukraine, d'une pluviométrie trop forte en Amérique du Nord ont
incité certains opérateurs de marché de spéculer et de ne pas vendre tout de suite,
alors que les acheteurs cherchent à acheter autant que possible. D'où une
montée vertigineuse des prix. A ce phénomène s'ajoute l'augmentation de la
production de biocarburant. Les stocks mondiaux de céréales seront en 2011 de
427 millions de tonnes, contre 489,8 en 2009. Cette perte de près de 63
millions de tonnes est imputable pour plus des deux tiers aux Etats-Unis et à
l'Union européenne. Le différentiel est imputable à la diversification des
productions de céréales vers les agrocarburants...
Les solutions ? Parcellaires, insuffisantes
ou à ce jour, réalisables à long terme. Les pays africains s'étaient ainsi
engagés à consacrer à leur agriculture 10% de leur PIB. Peu l'ont tenu. Autre
mesure inappliquée, la décision dite «de Marrakech» qui accompagnait les
accords de création de l'OMC, prévoit lorsque la balance des paiements d'un
Etat est déficitaire en raison d'une brutale hausse des prix des denrées
alimentaires, que cet Etat bénéficie d'une assistance temporaire.
Il faut également
pour lisser les prix, encourager la reconstitution de stocks alimentaires,
gérés au plan régional avec plusieurs pays sur le modèle de la «banque centrale
du riz» qui existe en Asie. Les Etats-Unis souhaitent également limiter le
nombre de positions à terme qu'un investisseur institutionnel peut détenir sur
une seule matière première. En clair, Goldman Sachs ou Deutsche Bank ne
pourraient détenir, seuls, qu'un certain nombre de positions sur le maïs ou sur
le blé, de manière à ce que leurs ordres d'achat n'influencent pas, à eux
seuls, le prix des matières premières à la hausse comme à la baisse. Un
programme mondial d'urgence s'impose.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Pierre Morville
Source : www.lequotidien-oran.com