Dans cet entretien, Hassan Kacimi revient avec force détails sur le phénomène migratoire auquel fait face l'Algérie. Il nous renseigne sur les réseaux de passeurs et la manière dont ils utilisent depuis un long moment des milliers d'enfants africains jetés dans les rues pour mendier.Le Soir d'Algérie : Depuis un moment, les autorités évoquent fréquemment le danger que représentent les réseaux de passeurs chargés d'acheminer les migrants vers l'Algérie. De quoi s'agit-il '
Hassen Kacimi : Je reviens d'abord sur des rappels utiles. Il y a trois ans, le ministre nigérien de l'Intérieur avait officiellement saisi le gouvernement algérien pour lui demander de l'aider à récupérer ses enfants partis, il s'agit d'une affaire de dignité. Pour eux, il s'agissait aussi de sauver toutes ces personnes prises en otage dans des réseaux de criminalité.
Depuis, le phénomène a évolué, des ONG africaines ont attiré l'attention sur l'existence de ces réseaux qui achètent pratiquement des enfants pour la mendicité... les femmes sont enrôlées dans des réseaux de prostitution, c'est affreux... Nous ne sommes plus face à une situation de migration normale, telle que nous la connaissions auparavant.
Au début, il y a quelques années encore, il s'agissait d'un phénomène anodin, les migrants étaient des personnes qui fuyaient la misère, la famine, la sécheresse, l'Algérie n'avait même pas besoin d'ouvrir des centres d'accueil car cette migration était encore à un stade supportable et les Algériens, ceux du Sud notamment, ouvraient leurs portes à ces malheureux. Ils étaient accueillis, nourris... Mais depuis, la situation a pris de l'ampleur, ce sont des déplacements de populations, et l'on remarque que de plus en plus d'enfants sont amenés. Lorsque l'on trouve une jeune fille de 17 ans avec une dizaine d'enfants, on se pose des questions.
Toutes les villes du Nord ont été envahies. Nous sommes véritablement face à une traite de personnes telle que définie dans les conventions internationales. Nous avons toutes les pièces du puzzle et pour le moins que je puisse dire, c'est que ces réseaux ont de grands moyens.
Que voulez-vous dire '
Dès que nous entamons une opération de ramassage, ces enfants disparaissent dans la nature. Ils se volatilisent, ces réseaux ont de grands moyens. Ils font travailler leurs victimes plus de 14 heures par jour, certains d'entre eux n'ont pas plus de deux ou trois ans. Même les nourrissons sont exploités et portés dans la rue pour faire pitié. Ils sont en danger permanent et n'ont aucune chance de vivre bien longtemps dans de telles conditions. Je lance un appel humanitaire pour la protection de ces enfants.
Pouvez-vous nous en dire plus sur ces réseaux '
C'est la criminalité transnationale, tout est interconnecté, la mendicité, les armes, la drogue. On a intercepté des colporteurs chargés de vider les poches de ces enfants lorsqu'elles se remplissent. Ces personnes descendent ensuite au Sahel avec tout cet argent et il revient sous d'autres formes, drogue, armes... sur le territoire national.
C'est la raison pour laquelle vous avez invité les Algériens à ne plus donner d'argent à ces enfants '
Vous savez comment sont les Algériens, ils n'hésitent pas à aider, ils ont la main sur le coeur. Mais nous avons l'obligation d'informer. Il y a une différence entre l'humanitaire et la criminalité. Et là je voudrais dire à tous ceux qui nous critiquent : combien de crimes ont été commis au nom de l'humanitaire, combien de génocides, d'Etats ont-ils été rasés au nom du droit à l'ingérence ' Et en ce qui concerne l'humanitaire, nous n'avons aucune leçon à recevoir.
L'Algérie a dépensé 12 millions de dollars pour gérer toutes ces opérations de rapatriement, les Nigériens, je le répète ne sont pas expulsés, ils sont raccompagnés chez eux dans le cadre de conventions bien claires. Mais nous sommes face à un phénomène grave. Nous enregistrons 3 500 tentatives d'entrées illégales par semaine à nos frontières. Ce n'est pas l'Aquarius qui a fait trembler l'Europe avec ces 500 personnes à bord. C'est six fois plus que cela qui nous arrive chaque semaine.
Cela ne veut pas dire qu'elles entrent toutes aux frontières, nos soldats sont là. Nous avons l'obligation vitale de réguler ce phénomène pour qu'il devienne supportable. Il est porteur de tous les dangers.
C'est-à-dire '
Nous ne savons pas ce qui se passe, ce qu'il y a réellement dans ces masses qui tentent de rentrer chez nous. Mais les routes de la migration, occidentale, centrale ou orientale, sont infestées par les terroristes. Il y a de gros risques.
De nouvelles opérations de ramassage d'enfants sont en cours...
Cette semaine, nous avons ramassé tous les enfants qui se livrent à la mendicité dans les rues, mais à peine l'opération prend fin que d'autres réapparaissent et, de ce fait, on en trouve à nouveau un peu partout. C'est très inquiétant.
Combien d'enfants ont-ils été ramassés '
Durant le mois d'octobre, nous avons recueilli 197 enfants. Au cours de la première quinzaine de novembre, le bilan était de 97 enfants. Au cours de la semaine dernière, 38 enfants ont été ramassés en quelques heures à Alger. De décembre 2014 au 5 novembre 2018, 12 060 enfants ont été recueillis. Le nombre de femmes est de 5 449 ; 7 509 femmes et enfants. Beaucoup d'efforts humanitaires ont été fournis dans ce cadre. Les enfants sont reconduits jusqu'à Agadez, nous ne les abandonnons pas aux frontières, l'Algérie entre en territoire nigérien, dans le cadre de conventions signées, et les remet aux services compétents. Pour nous, l'humanitaire n'est pas un fonds de commerce, mais une doctrine.
De par sa position géographique, l'Algérie est aux portes des pays qui sont les plus gros exportateurs de migration. Nous n'avons aucune responsabilité dans les causes de ce phénomène. Pour cela, il faut regarder ailleurs, probablement chez ceux qui veulent inverser les rôles et faire de la victime un coupable.
A. C.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Abla Chérif
Source : www.lesoirdalgerie.com