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L'Andalousie, la Casbah et le Mouloudia au coeur



L'Andalousie, la Casbah et le Mouloudia au coeur
Mohammed KheznadjiS'il a choisi un chemin parsemé de notes musicales, il n'a pas oublié pour autant que chanter n'est pas la seule alternative à opposer à la culture de l'oubli.C'est assurément pour cette raison qu'il a repris le témoin de cheikh Mahieddine Lakehal et de Abderrahmane Belhocine pour veiller à son tour à la transmission de l'héritage. S'il est l'enfant adulé de la société citadine d'Alger et des autres lieux de mémoire emblématiques de ce merveilleux pays, sa voix cristalline vous transporte et fait resplendir les céans les plus tristes. Depuis l'Association de musique classique algéroise El Hayat, créée à l'initiative du Mouloudia Club d'Alger, il ne cesse d'étonner tant par son art que par son insondable humilité. Qui ne se souvient pas de l'éclatant succès remporté en 1995 en terre américaine, plus exactement à New York et à Washington, par l'un des plus grands chantres de la musique classique algéroise' La chaleur et la ferveur avec lesquelles le New York Times avait accueilli le concert de Mohammed Kheznadji, traduit on ne peut mieux les nouvelles qui nous parvenaient toutes frémissantes encore des enthousiasmes d'un public américain particulièrement heureux de découvrir quelques fragments des siècles d'or de l'Andalousie arabe, berbère et vandale.Témoignant si besoin est de la richesse et de la magnificence d'un patrimoine qui renoue à chaque concert avec ses époques de gloire, le somptueux hommage que lui a rendu, le 30 mai 2009, l'Etablissement Arts et Culture, l'Association Mustapha Belkhodja de l'école de Tlemcen dirigée par mon ami le docteur Amine Benkalfat sans oublier la presse algérienne est loin d'être usurpé. Il ne fait que conforter l'admiration que lui vouent de nombreux mélomanes dans les nombreux pays où il eut à se produire, parmi lesquels le Maroc, la France, la Belgique, l'Italie, la Hollande, la Tunisie et plus récemment le Canada où les médias locaux ont admiré son passage rapide de la note la plus élevée dans les aigus à des degrés qui vont de la tierce à l'octave inférieure. Né en mai 1929 à la casbah d'Alger, à l'image des grands maîtres que compte le patrimoine classique algérois, il a constamment baigné dans un milieu familial où la musique occupe une place de choix. Dans un milieu citadin très au fait de la richesse et des subtilités d'une muse tantôt adulée, tantôt décriée à l'instigation de contingences imposées à la réalité concrète par des dissonances à l'honneur dans une société sempiternellement appelée, à chaque impasse politique et sociale, à se replier sur elle-même avec l'espoir hypothétique de se préserver.C'est justement dans un milieu familial, où la musique fait partie de l'air que les citadins respirent, qu'il se forgera une personnalité marquante. Une détermination surtout, qui lui fera vite entrevoir une kyrielle de possibilités allant de l'apprentissage à l'épanouissement artistique et culturel. Une vocation merveilleusement irriguée par des parents dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils auront réussi à lui inculquer le sens du beau, la noblesse et la délicatesse des sentiments. La dimension mystique à l'honneur à la casbah d'Alger y avait grandement contribué. Porté par une ferveur nationaliste et un penchant insondable pour l'illumination soudaine, le Vieil Alger connaissait des moments fastes grâce à des personnalités marquantes, à l'image de cheikh Abdelhalim Bensmaïa ou à des espaces emblématiques comme le mausolée de Sidi Abderrahmane at-Thaâlibi où le chant religieux, et les mouloudiate avaient droit de cité. Durant cette prodigieuse période, la religiosité et l'art musical y favorisaient de merveilleux entrelacs dont les origines datent d'abord de l'époque où Alger fut une principauté zianide et ensuite du XVIIe siècle.Le jeune Mohammed Kheznadji choisira vite la voie à suivre, a fortiori lorsqu'elle est éclairée par des personnalités aussi prestigieuses que les cheikhs Boukandoura, Bestandji et Benchaouch qui lui révélèrent la dimension mystique du patrimoine musical classique algérois. L'accès à l'apprentissage des techniques instrumentale et/ou vocale interviendra à l'âge de 17 ans, en 1946, date à laquelle il rejoindra la société musicale Al-Hayet créée dans le prolongement des activités nationalistes et sportives du Mouloudia Club d'Alger. Il professera aux conservatoires d'Alger et d'El-Biar et prendra part à la création d'El-Fen ouel Adeb d'Alger, une association qui compte de nombreux martyrs de la cause nationale.C'est ce même esprit d'abnégation qui mènera Mohammed Kheznadji à Mostaganem sur les traces de grands maîtres de la musique classique algéroise Maâlma Yamna bent Hadj el Mahdi et Mohammed Sfindja. Sans oublier cheikh Omar Bensemane, pour y transmettre à l'association Nadi El Hillal At-Taqafi de mon ami feu Moulay Benkrizi quelques fragments des siècles de gloire de nos Andalousies perdues.C'est ce qui justifie la présence, à l'occasion de cette soirée rendue déjà somptueuse par le seul fait de votre présence, de Fayçal Benkrizi pour égrener le témoignage de reconnaissance de la ville chère à Sidi Abdelaziz al Maghraoui, Sidi Lakhdar Benkhlouf, Cheikh Hamada, Ould Abderrahmane Kaki et Maâzouz Bouadjadj. Que dire alors de la participation de Zerrouk Mokdad dont le merveilleux chant, ciselé durant des années au sein de la plus prestigieuse et ancienne société musicale, El Djazaïria al Mossilia pour ne pas la désigner, va nous transporter et nous émouvoir' Il ne peut en être autrement surtout lorsque Nour Eddine Saoudi se fera le plaisir d'arrêter le temps grâce à sa voix cristalline, ample et vibrante à la fois en mesure d'envouter l'honorable assistance par sa douce mélancolie. Un Nour Eddine Saoudi des grands jours qui aura été mon complice lorsque j'avais lancé la classe semi-supérieure d'El Fekhardjia où nous avions mis fin au sectarisme des tenants de la musique dite andalouse pour intégrer des enfants du peuple injustement marginalisés, férus de musiques «chaâbi», moderne ou kabyle qu'ils étaient. Parmi lesquels il est aisé de citer Réda Domaz, Nacer Eddine Galiz, Mourad Djaâfri, Nacer Mokdad et bien d'autres... C'est assurément grâce à Nour Eddine Saoudi que j'avais intégré à l'Association Al Andaloussia d'Alger en qualité de professeur qu'une âme a été donnée à des entrelacs que j'avais imaginés entre le Fado portugais et la musique traditionnelle algérienne pour les besoins de la participation de la même société musicale à l'Exposition universelle de Lisbonne le 5 juillet 1998. Le résultat de ce travail empreint de remise en cause fut alors la fierté d'un pays déchiré alors par la décennie noire.D'une Algérie qui refusait de céder à la mort programmée pour afficher ses ambitions à la préservation de son identité et réitérer ses aspirations à la transformation objective et progressiste de sa société.En cela, Mohammed Kheznadji demeure l'un des plus illustres ambassadeurs de la Culture nationale. Il est, s'il est permis de paraphraser le poète et musicologue Bachir Hadj Ali, un autre enfant de la Casbah éternelle, l'un des rares dépositaires de l'esprit de la musique classique algéroise. L'hommage qui lui est rendu ce soir est, à l'évidence, loin d'être usurpé, un simple exercice de style. Loin s'en faut! «Rabi itaouel amrou.»
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