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L'ami sud-africain



L'ami sud-africain
Depuis quelques jours, plus précisément depuis la mort de Mandela, l'image de Lionel, Lionel N'gakane au juste, nous hante, elle est partout, devant nous, à nos côtés, en nous-mêmes et elle ne nous quitte plus. L'ami Lionel est ce cinéaste d'Afrique du Sud qui a découvert notre pays et la Cinémathèque algérienne dès 1969 à l'occasion du vrai et unique festival panafricain. Il avait à cette époque rejoint l'ensemble des cinéastes africains que Ahmed Hocine, fondateur de la cinémathèque, avait eu l'intelligence de regrouper pour une immense rétrospective de tous les films africains. L'ami sud-africain avait présenté pour sa part un film documentaire de montage sur les luttes de son peuple contre l'apartheid et qu'il aimait appeler Come-back Africa.Par la suite et durant plus de trente ans, nous avons eu la chance de le recevoir à Alger, à plusieurs reprises, pour de longs séjours et de le rencontrer dans tous les lieux, festivals et autres manifestations où le cinéma africain déroulait ses bobines. C'est ainsi, de Carthage à Ouaga, de Bamako à Niamey, de Mogadiscio au Caire, de Leipzig à Moscou, de Prague à Berlin Est, de Rome à la Havane, etc. Lionel a toujours été à nos côtés et notre tristesse est que nous ne nous sommes jamais rencontrés à Johannesburg ni quelque part ailleurs dans son pays. A l'occasion de toutes nos rencontres, Lionel, toujours le même, avec son béret-casquette, sa chemise kaki, à l'image de tous les militants de l'ANC, sa pipe éternellement vissée à ses lèvres, Lionel donc nous a raconté avec beaucoup de sympathie et un peu de nonchalance les nombreuses péripéties qui ont marqué sa vie de cinéaste africain nomade. Notre ami avait décidé, d'une part, de ne plus remettre les pieds en Afrique du Sud de l'apartheid, qu'il avait quittée en 1967, et, d'autre part, de ne plus avoir de domicile fixe jusqu'à la libération de Mandela et de son pays.C'est pourquoi, à chacune de ses escales dans un pays, il prolongeait ses séjours au maximum. Pour arriver à ses fins, il présentait Come-back Africa partout et tout le temps et toutes ses interventions lui permettaient de parler abondamment de Mandela, de Miriam Makeba, donc de son peuple. Pour prendre grand soin de l'unique copie de son film, il tenait à assister à sa projection dans la cabine technique auprès des opérateurs et ces derniers le comprenaient très bien lorsqu'il leur disait : «Ce film est précieux pour moi, car c'est mon fusil.» Par la suite, il était fier et heureux et ses yeux brillaient lorsqu'il rejoignait la salle archicomble qui le recevait en scandant «welcome Africa». Il avait des mots puissants et justes pour toucher et émouvoir les spectateurs. Imaginez les applaudissements de ces derniers lorsqu'il leur disait : «La voix de Miriam Makeba pour nous sonne de la même façon que celle d'El Anka pour vous lorsqu'il chante l'indépendance de votre pays», ou encore : «L'apartheid pour nous, c'est comme Israël pour les Palestiniens.» Il a ainsi créé des moments inoubliables à jamais.Le personnel de la cinémathèque l'adopta très vite et c'est avec Boualem, le sourd-muet, qu'il échangeait le plus à l'aide du langage des gestes en lui faisant découvrir les restaurants populaires de la rue Tanger, alors que Djaffar et Djaz le promenaient dans les petits bistrots de notre quartier où le vin était bon et pas cher. Il aimait aussi retrouver pour de longs après-midi au Novelty, notre brasserie à l'époque, la réalisatrice Sarah Maldoror et son comédien Mohammed Zinet avec lequel elle tournait son film Mona gambé. Zinet le faisait beaucoup rire en mimant l'homme battu et maltraité, debout la tête penchée, le bras retourné pour camoufler ses yeux et ses larmes. Il avait aussi l'habitude de se rendre à l'agence d'Air Algérie située en face de son hôtel, l'ex-Alleti, Safir aujourd'hui, où les employés le recevaient avec beaucoup de sympathie et l'aidaient à trouver un maximum d'escales pour ses billets longues distances, ce qui lui permettait de rendre visite à des compagnons, des camarades dans tous les coins de notre continent et même au-delà. Dans son hôtel, il passait de longs moments dans le magnifique salon du premier étage, assis face à la mer à regarder les bateaux qui quittaient le port, ou alors il lisait, ou plutôt il déchiffrait à l'aide d'un petit dictionnaire français-anglais L'aube des damnés, de Fanon, livre qui ne le quittait jamais.Nous l'avons souvent accompagné au bureau de l'ANC situé au début de la rue Ben M'hidi pour rejoindre le légendaire Tammy, permanent de l'ANC à Alger. Dans un climat agréable et chaleureux, tous deux parlaient beaucoup de leur pays avec optimisme, car ils étaient certains de le retrouver très vite. Après la libération de Mandela, il rentra chez lui et ne quitta plus son pays jusqu'à sa mort en 2003. Des échos rapportés par des amis nous ont dit toute sa fierté lorsqu'il entendit d'autres idées fortes de Mandela, idées fondatrices telles que : «Nous ne sommes pas totalement libres, car les Palestiniens ne le sont pas encore» ou «le film sur ma vie, le film de ma vie sera produit et réalisé par des cinéastes de mon pays, des enfants du pays arc-en-ciel.»


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