Au-delà des considérations touristiques, les Algériens sont souvent chaleureusement accueillis au Maroc. Mais il faudrait faire preuve de tact en parlant du Roi qui jouit d'une sacralité difficilement assimilable en Algérie où les dirigeants ne bénéficient pas d'autant d'attention populaire. Toutefois, des voix de plus en plus fortes parmi la jeunesse marocaine, tentent de secouer l'ancien carcan.
Les rues de Rabat plongent doucement dans le noir en cette fin d'un vendredi d'octobre. De jeunes couples sortant des écoles et des universités animent la ville pourtant mal éclairée. « L'Etat n'a pas les moyens pour éclairer les routes et toutes les rues mais nous avons assez de lumière », explique un chauffeur de taxi. Sa vieille Mercedes, âgée de plus de 30 ans, arpentait sans peines les artères de la proprette capitale politique du Maroc. Notre interlocuteur avait connu l'Algérie en début des années 90 au temps où il travaillait pour une entreprise marocaine de construction. Son court séjour à Alger n'était pas tout à fait confortable. « L'eau était rare, la vie très chère et vous n'aviez même pas des bananes dans vos marchés », dit-il, la mine fière, en parlant de cette période de grande crise en Algérie. Et ce n'est pas tout. Le chauffeur de taxi, aux traits typiquement maghrébins, se rappelle surtout que « la viande et les légumes d'Algérie n'étaient pas aussi bonnes que ceux du Maroc ! ».
La causticité à peine déguisée du chauffeur de taxi s'est avérée n'être qu'un cas isolé. Les habitants de Rabat sont de loin plus accueillants. « Vous les Algériens, vous êtes nos vrais frères, plus que tous les autres arabes et musulmans », lance Abdalilah, accoudé au comptoir de l'un des nombreux bars de l'avenue Hassan II. « En Europe, les émigrés marocains et algériens sont solidaires comme les enfants d'une seule mère », dit-il en guise de preuve de fraternité. Abdalilah, qui « gagne bien » sa vie en pratiquant la pèche artisanale de la crevette sur la côte atlantique, a cependant quelques réserves. « On vous aime bien ici au Maroc mais que Dieu pardonne à vos généraux », dit-il, presque désolé, en évoquant les militaires algériens qui sont, à ses yeux, à l'origine de la discorde entre les deux pays. Comme la plupart des Rabatis, il ne veut pas entendre des critiques, aussi subtiles soient-elles, à l'égard de leur souverain. « Que Dieu donne la victoire au commandeur des croyants », répond le pécheur à la peau hâlée, à la question de savoir si le Palais n'a pas sa part de responsabilité dans le conflit avec l'Algérie.
« Ecartez vos généraux, nous écarterons le Roi ! »
A Rabat, les réflexes de crainte vis-à-vis du Palais, hérités des années de règne de feu Hassan II, ne se sont pas complètement émoussés, 13 années après l'intronisation de son successeur Mohamed VI. Youssef, étudiant en médicine, rencontré dans le train reliant Rabat à Casablanca, regarde plusieurs fois autour de lui avant de parler, tout bas, de « la mauvaise gestion » des affaires du pays. « L'entourage du roi s'accapare les richesses du pays, tandis que la grande masse des Marocains vit dans la pauvreté ». « Et si on continue à voir aujourd'hui au Maroc des cireurs de chaussures proposant leurs services aux touristes, c'est parce que les gens n'ont pas le choix ». Et d'ajouter : « En Algérie vos avez le gaz et le pétrole, mais chez nous il faut travailler pour vivre ». Notre interlocuteur estime toutefois que ce n'est pas de la faute au Roi si les choses ne s'améliorent pas, mais plutôt la faute des « dinosaures de l'administration qui résistent aux réformes ». Adem, également étudiant en médecine, est moins loquace que son collègue, mais beaucoup plus catégorique. Pour lui, le roi doit se contenter d'un rôle honorifique, comme c'est le cas dans les monarchies européennes parce qu'« on ne peut pas continuer à être dirigés par une personne à qui on ne peut pas demander des comptes ».
Khadija, correspondante d'un média occidental, estime que les reformes politiques promises par le Roi, dans le sillage des révolutions arabes, risquent de tomber à l'eau. « Le Roi a fait preuve de réactivité en annonçant des réformes avant que le mouvement du 20 février ne prennent plus d'ampleur. Mais maintenant la pression populaire est retombées, et il y a lieu de craindre un retour en arrière ». Quant au rapprochement avec l'Algérie, Khadija considère que cela ne peut avoir lieu sans un changement des systèmes politiques dans les deux pays. « Ecartez vos généraux, nous écarterons le Roi et tout ira bien entre nous ! », lance-t-elle amusée.
Tweet
Partager
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Farouk Djouadi
Source : www.maghrebemergent.info