L'Algérie et
l'Egypte auraient dû jouer un rôle de premier plan dans la recherche d'une
solution à la crise libyenne. Mais les deux pays n'ont pas participé à la
compétition: ils ont été éliminés dès les préliminaires.
La mort de Maammar Kadhafi marque la fin d'un cycle en Libye, et ouvre
une longue période d'incertitudes pour toute la région. Dans un tel contexte,
l'Algérie doit, à son corps défendant, gérer une partie des conséquences de
cette crise, ce qui devrait pousser à revoir, de manière critique, l'attitude
algérienne tout au long de la crise.
Même si elle
pouvait être contestable, la position algérienne a été assez logique au départ.
Mais des flottements ont rapidement pris le dessus mesure que la situation sur
le terrain évoluait. N'ayant pas su s'adapter, l'attitude algérienne est, par
la suite, apparue totalement décalée, pour finir dans le vague.
Dans un premier
temps, quand des manifestants ont défié le régime de Maammar Kadhafi à Benghazi, les dirigeants algériens sont
restés de marbre. Pas seulement à cause de leur peu d'enthousiasme pour les
idéaux démocratiques, ni en raison d'une sympathie particulière envers le
dirigeant libyen, mais parce que les principaux centres de décision du pays
font la lecture qu'ils maitrisent : lecture sécuritaire
et raison d'état.
On est alors en
pleine tourmente en Tunisie et en Egypte. Les dirigeants algériens et libyens
font la même lecture des évènements. Ils ne voient pas dans cette contestation
une soif de liberté, ni un appel au changement, mais une menace contre le
régime et une tentative de déstabilisation. Kadhafi s'apprête donc à réprimer,
et l'Algérie approuve discrètement. Après tout, tout Etat est responsable de
l'ordre sur le territoire qu'il contrôle, et aucun état n'accepte la
contestation de son pouvoir. Et puis, on fait ce qu'on sait faire le mieux. En
l'occurrence, réprimer. Alger et Tripoli sont donc sur la même longueur
d'ondes.
La position
algérienne face à ce qui se passe en Libye est probablement arrêtée dans trois
cercles : le président Abdelaziz Bouteflika, qui se
considère encore comme ministre des affaires étrangères et qui connait le colonel Kadhafi depuis quarante ans ; l'armée,
qui a des soucis de sécurité aux frontières ; et les services de sécurité,
supposés être très présents en Libye, mais dont la réaction laisse supposer
qu'ils n'ont pas vu venir la tempête.
Ces trois cercles
convergent naturellement vers ce qui les unit: garantir le statuquo,
éviter toute déstabilisation, éviter également toute menace sur les frontières
du pays, et sauver éventuellement de vieilles amitiés. Car quoiqu'on dise,
Kadhafi a été pendant longtemps un proche, sinon un ami de l'Algérie. Pendant
la guerre de libération, Tripoli a abrité la base la plus célèbre des services
spéciaux algériens, la célèbre base Didouche, ce qui
laisse évidemment des traces.
D'autres éléments
ont favorisé cette position. En février, on est en plein printemps arabe, et
l'Algérie vient à peine de sortir d'une semaine d'émeutes qui a fait trembler
le pouvoir. Tout ce qui vient de la rue est donc une menace, en Algérie comme
en Libye. Et les pouvoirs en place sont naturellement solidaires les uns des
autres.
De plus, les
contestataires libyens sont des inconnus. Personne ne sait qui ils sont
réellement, et les autorités algériennes, comme tous les régimes, ont peur de
l'inconnu. D'autant plus que des manipulateurs professionnels les prennent
rapidement en charge sur le plan médiatique.
Tout ceci
explique la position algérienne, mais ne la justifie pas. Et il faudra bien se
poser certaines questions un jour : comment, malgré un compagnonnage aussi
long, l'Algérie n'a-t-elle pas décelé les fractures qui s'opéraient au sein du
clan Kadhafi ? Comment des dissidences d'hommes aussi importants que d'anciens
ministres de la justice et de l'intérieur n'ont pas été décelées et exploitées
suffisamment tôt ?
PESER SUR LE
L'EVOLUTION DE LA CRISE
Cette position
adoptée au départ par les autorités algériennes a, par la suite, plombé la
position de l'Algérie, qui a toujours eu une étape de retard. Il ne s'agissait
même pas, pour l'Algérie, de soutenir la démocratisation de la Libye. Il s'agissait
seulement de ne pas se mettre hors jeu, de garder des cartes, pour préserver
les intérêts du pays, et garder une certaine influence pour peser sur le
déroulement et l'issue de la crise. Et sur ce terrain, les erreurs sont
manifestes.
Pour peser sur
l'issue du conflit, il fallait deux préalables: faire une bonne évaluation de
la situation, et établir des ponts avec les deux parties. Or, sans aller
jusqu'aux dénonciations folkloriques concernant l'envoi de mercenaires
algériens pour aider Kadhafi, il semble bien que l'Algérie a péché sur ce
terrain. Elle a longtemps refusé de considérer le CNT comme un interlocuteur.
Plus tard, elle
n'a pas su adapter sa position en fonction de ce qui se passait sur le terrain.
Quand l'aviation de l'OTAN a commencé à bombarder la Libye, il était évident que
l'issue de la crise ne pouvait plus être seulement interne. Quand l'aviation de
l'OTAN a immobilisé les troupes de Kadhafi, il était devenu évident que
celui-ci ne pouvait plus gagner. Quand l'Union Africaine a été dessaisie du
dossier, il était évident que la solution avait changé de nature. Enfin, quand
Barak Obama a déclaré que Kadhafi ne faisait plus
partie de la solution, un nouveau pas avait été franchi, mais l'Algérie ne
semble pas en avoir tenu compte. Et ce n'est que lors de la réunion de la Ligue arabe au Caire que
l'Algérie a officiellement établi un premier contact avec le CNT, alors que
celui-ci avait largement pris le contrôle du pays.
L'ancien
ambassadeur Abdelaziz Rahabi a noté que ces erreurs
sont dues, entre autres, à l'absence de fonctionnement institutionnel de la
diplomatie algérienne et du pays de manière générale. Ce qui pose un problème primaire
de la gestion des affaires du pays : non seulement les positions officielles
privilégient les intérêts du régime sur ceux du pays, mais de plus, l'Algérie
ne dispose pas des structures en mesure de s'adapter à une situation mouvante,
comme le fut la crise libyenne. Les institutions algériennes ne fonctionnent
même plus en temps normal. Comment peuvent-elles fonctionner correctement en
temps de crise ?
La centralisation
excessive de la décision interdit aux acteurs algériens de prendre des
initiatives et de s'adapter. La nature des relations au sein des cercles du
pouvoir interdit à qui que ce soit de prendre la moindre initiative tant que le
président Bouteflika lui-même n'a pas donné son aval.
Or, celui-ci n'est pas en mesure d'impulser la vitesse et la dynamique
qu'impose une situation comme la crise libyenne. C'est dire le handicap que
constitue la présence d'un homme comme M. Bouteflika
au sommet du pouvoir. Non seulement sa lecture des évènements, établie selon
une grille datant du milieu du siècle passé, est en décalage total avec le
réel, mais le fonctionnement des centres de décision s'en trouve paralysé, ce
qui ne permet pas les adaptations nécessaires pour défendre au mieux les
intérêts du pays.
Sans aller
jusqu'à une reconnaissance du CNT dès les premiers moments, ni à un soutien
résolu aux contestataires, rien n'interdisait à l'Algérie d'établir des ponts
avec les rebelles libyens dès le mois de mars. Ceci offrait l'avantage de mieux
préserver l'avenir, de connaitre le CNT et sa composante,
et de garder un Å“il sur la destination des armes libyennes au moment où les
arsenaux se vidaient.
Etablir une
relation avec le CNT pouvait aussi être utilisé comme moyen de pression sur
Kadhafi, pour l'amener à tempérer son discours et à négocier. Peut-être
était-ce même un moyen de l'aider à éviter les erreurs qui ont conduit à
l'irréparable, la guerre civile. Car si le régime algérien est borgne, celui de
Kadhafi était aveugle. Et il était toujours possible de l'aider à éviter le
pire.
RATTRAPAGE
M'Hamed Yazid avait l'habitude de
dire que quand on n'arrive pas à résoudre une crise, on peut toujours essayer
de la canaliser. Dans le cas libyen, il était tout à fait possible de donner à
la crise une tournure précise. Quitte à aider franchement les rebelles et à
menacer Kadhafi. Car l'enjeu, pour l'Algérie, était énorme : c'est toute la
carte de la région qui est en train d'être redessinée, et ce sont des milliers
de kilomètres de frontières qui sont désormais exposées à toutes sortes de
menaces. Toutes les frontières de l'Algérie dans la zone du Sahara sont
désormais exposées. Le risque était tel qu'il justifiait une véritable prise de
risques avant que d'autres n'imposent leurs solutions. L'ampleur de ces risques
méritait même de hausser le ton envers les grandes puissances qui ont la
prétention d'imposer leur hégémonie dans la région.
Mais aujourd'hui
que le mal est fait, un rattrapage est-il possible ? Oui, à condition de
supprimer les deux handicaps majeurs qui entravent l'action de l'Algérie :
revenir à une évaluation rationnelle de la situation, et mettre en place les
institutions en mesure de réaliser les objectifs fixés, en utilisant les
arguments et les moyens disponibles.
En termes
d'évaluation, cela ne devrait pas se limiter à la Libye, mais inclure la Tunisie, l'Egypte et
l'ensemble de la région du Sahel. C'est pratiquement la moitié de l'Afrique qui
se trouve concernée, avec des enjeux énormes. Les bouleversements qui s'opèrent
ne peuvent être gérés en colmatant les brèches, maie en devenant, ou en
redevenant un acteur de cette recomposition. Et, contrairement à ce qu'on
croit, les moyens existent, et ne sont pas seulement militaires. Il faut être
présent, et organisé en conséquence.
Pourquoi n'avoir
pas envoyé un million d'Algériens en Tunisie cet été, en doublant ou en
triplant éventuellement l'allocation devises, pour aider l'économe tunisienne
et offrir une possibilité de vacances aux Algériens, s'est demandé un ancien
ministre ? C'était là un formidable moyen d'aider la Tunisie qui souffre de la
baisse de ses ressources touristiques, de contribuer à la stabilité de ce pays,
et de prendre des gages sur l'avenir. Au lieu de cela, un ministre algérien a
déclaré qu'il allait mobiliser les cités universitaires pour organiser les
vacances des Algériens !
Il est possible
d'aller de l'avant, aussi bien en Libye que dans d'autres pays. A condition
d'innover, de sortir des archaïsmes dominants, d'avoir de l'ambition. A
condition surtout que la nature du pouvoir en place ne constitue pas un frein,
voire une prison, qui interdit toute action. Autrement, l'Algérie sera
contrainte de subir indéfiniment les évènements, de polémiquer pour savoir s'il
faut pleurer Kadhafi ou non, s'il faut maintenir l'asile offert à sa famille,
pendant que la carte de la région se dessine ailleurs.
En d'autres
circonstances, la crise libyenne aurait du être gérée par l'Algérie et
l'Egypte. Ces deux pays auraient du imposer une solution, leur solution, celle
qui préserve leurs intérêts, car ceux qui imposent la solution en tireront
forcément els dividendes. Or, les deux pays ont été éliminés avant le
déclenchement de la crise libyenne. Ils n'ont pas du tout participé à la
compétition. L'Algérie a été réduite à publier une série de démentis, qui l'ont
placé constamment sur la défensive. Une position indigne de son histoire, et
dangereuse pour sa sécurité.
Mais l'Algérie
peut-elle avoir de l'influence sur le changement dans la région si elle-même ne
change pas ?
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Abed Charef
Source : www.lequotidien-oran.com