l'Expression: Les relations entre l'Algérie et la France ont repris des couleurs après une période de brouille. Que faut-il faire pour éviter le risque d'une rechute, même si l'entente entre les deux présidents est nécessaire mais pas suffisante'Karim Amellal:On ne peut que se réjouir de cette sortie de brouille et personnellement j'en suis très heureux! Les relations entre la France et l'Algérie sont passionnelles et affectives, nous le savons. Leur qualité est aussi fortement dépendante du contact personnel entre les deux chefs d'Etat, et je crois que leur entente est bonne, ce qui nous a permis de surmonter cet épisode de brouille. Mais je crois qu'il nous faut consolider cette relation par-delà les contacts personnels, essentiels, entre nos présidents. De ce point de vue, la pandémie nous a fait beaucoup de mal, car elle a accru la distance entre nous, les rencontres de toutes sortes, les contacts sont moins fréquents, moins nombreux, à tous les niveaux. Ce qu'il nous faut, me semble-t-il, c'est à la fois muscler la relation franco-algérienne en multipliant les points d'appui, en relançant tous azimuts des canaux de discussion, des passerelles. Nous avons la chance, comme l'a dit le président Macron, de pouvoir compter sur une diaspora très riche qui peut jouer ce rôle de passerelle, et faciliter des projets, parfois apaiser les choses. L'Algérie a certes des ennemis, mais elle a aussi de nombreux amis en France sur lesquels elle peut et doit compter, y compris dans les périodes de crispation. Par ailleurs, il faut que nous trouvions davantage de sujets d'intérêt mutuel: l'économie, le digital, l'innovation par exemple. Je crois que le fonds de soutien à des projets entrepreneuriaux tournés vers le Maghreb, que le président Macron a annoncé au Forum de Marseille, peut être une opportunité. Nous avons matière à avancer ensemble sur ces sujets.
Nous sommes à quelques semaines de l'anniversaire du cessez-le-feu en Algérie. Le président Macron fera-t-il des déclarations allant dans le sens de l'apaisement des mémoires'
Le président Macron est convaincu qu'il faut poursuivre ce travail mémoriel, cette politique de reconnaissance qu'il a engagée en France à l'instar des mémoires issues de la guerre d'Algérie. Il a accompli des gestes importants, s'agissant par exemple de Maurice Audin et d'Ali Boumendjel. Il est allé se recueillir au pont de Bezons lors du 17 octobre. La mise en oeuvre des propositions du rapport Stora continue. Ce travail est essentiel, chez nous en France, pour faire en sorte que nous surmontions ce «passé qui ne passe pas», que nous le dépassions. Il est temps que nous regardions notre histoire, toute notre histoire, en face. Réconcilier toutes ces mémoires demande du temps et de la conviction, du courage aussi parce que beaucoup, côté français, n'ont pas intérêt à aller de l'avant. Ce travail-là, nous le faisons en France et nous continuerons car il est essentiel, notamment en direction des jeunes. Le président Macron n'a pas de passé avec l'Algérie, il appartient à une génération qui n'a pas connu cette histoire, et il souhaite sincèrement apaiser les mémoires, tourner une page. Il croit profondément aux vertus du travail de mémoire et je pense profondément qu'il continuera malgré les obstacles et les adversaires à avancer sur ce chemin qui est celui de la reconnaissance et de la réconciliation, mais aussi du respect, à l'égard de toutes les mémoires issues de la guerre d'Algérie, mais aussi du respect dû à l'Algérie et aux Algériens. La main est donc tendue, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, et nous attendrons que le moment vienne pour avancer ensemble.
Malgré elle, l'Algérie s'est invitée à la campagne électorale de la prochaine présidentielle. Elle fait l'objet d'attaques en règle venant notamment de l'extrême droite. Pensez -vous que cette poussée de fièvre va tomber au soir même de l'annonce des résultats de l'élection'
D'abord, il faut bien noter que ce n'est pas nouveau et que l'Algérie - comme l'islam ou les musulmans d'ailleurs- est régulièrement instrumentalisée dans le débat politique français, en particulier par l'extrême droite avec la complicité de certains médias qui en font leurs choux gras. Le surgissement de Monsieur Zemmour, compte tenu de son parcours mais aussi de la violence de ses positions, accroît encore ce phénomène. L'Algérie est donc plus que jamais de ce côté-là du spectre politique un gri-gri électoral, et cela malgré le fait que, au fond, les Français se fichent bien de ce sujet: leurs priorités sont bien davantage tournées vers le pouvoir d'achat, la santé et l'emploi - des préoccupations auxquelles Monsieur Zemmour n'apporte aucune solution sérieuse. Je crois en réalité que ce sont ces sujets qui guideront le vote le jour du scrutin, plutôt que les élucubrations des nostalgiques de l'Algérie française et de la colonisation, qui peuvent polariser, faire du buzz, mais qui n'intéressent pas les électeurs.
Dans le but d'aider la diaspora, le président Macron a annoncé, devant les participants au «Forum des Mondes méditerranéens, à Marseille», qui s'est tenu les 7 et 8 février, la création d'un fonds de 100 millions d'euros pour «les entrepreneurs vivant en France, qui veulent investir au Maghreb». Ce fonds sera géré par quel organisme'
Le président Macron a eu des mots très forts en faveur des diasporas, en saluant leur rôle positif et leur «richesse». C'est une conviction solidement ancrée en lui, cette idée que ceux qui viennent d'ailleurs constituent une chance pour notre pays. Il a souhaité la concrétiser au «Forum des mondes méditerranéens» par un acte très ambitieux: la création d'un fonds de soutien pour des projets entrepreneuriaux tournés vers les pays du Maghreb, doté de 100 millions d'euros, qui sera abondé par des fonds publics et privés et gérés comme d'autres fonds de ce type, avec des critères précis et un objectif de rentabilité car le but est de promouvoir le business, l'investissement. L'idée est de produire une dynamique positive, mutuellement bénéfique entre les deux rives, en créant des opportunités et des emplois des deux côtés de la Méditerranée. Dans cette dynamique, les diasporas ont un rôle considérable à jouer, qu'elles jouent déjà mais qu'il faut davantage soutenir, accompagner. C'est par l'économie, l'investissement, l'innovation que nous parviendrons à surmonter bien des difficultés, mais surtout à construire un partenariat d'avenir, mutuellement avantageux.
Comment les investisseurs potentiels peuvent-ils en bénéficier et quelles sont les démarches qu'ils doivent entreprendre'
Le président vient de l'annoncer et il est encore trop tôt pour dire quelles démarches il faudra entreprendre! Mais le but est que ces fonds viennent soutenir des initiatives entrepreneuriales tournées vers l'Algérie, le Maroc, la Tunisie, sans doute autour de certains secteurs clés comme par exemple les transitions énergétiques, la formation, l'innovation. Nous savons qu'il y a des besoins à la fois en amorçage d'un projet (au démarrage) et en accompagnement, pour développer un projet. Il sera ouvert à tous ceux qui ont un projet business tourné vers le Maghreb et qui vivent en France.
Lors du même forum, on a relevé un grand engouement et une dynamique qui animent les Algériens quant aux projets portés par le forum. Comment comptez-vous associer cette dynamique et lui donner sa chance dans ce nouvel espace méditerranéen'
Oui, le forum a été, malgré un contexte difficile, notamment sur le plan sanitaire, un beau moment de rassemblement. Il a suscité une très forte mobilisation et beaucoup d'intérêt, ce dont on ne peut que se réjouir. Nous avons voulu que ce soit un moment positif, utile, où chacun vient pour parler des solutions, de ceux que nous pourrions faire ensemble, et non pour remettre sur le tapis des constats que nous connaissons par coeur.
Le «village des projets», au coeur du forum, a été un espace de vie, de vitalité, de créativité formidable. Je crois que tous ceux qui y ont participé ont été heureux d'être là. De notre point de vue, que cela se soit si bien déroulé, dans ces conditions, est déjà quelque chose dont nous pouvons tous nous réjouir. Nous devons évidemment poursuivre cette dynamique, comme nous le faisons depuis le Sommet des deux rives à l'initiative du président Macron qui a une vraie ambition méditerranéenne.
La France y prendra part, comme elle le fait de façon soutenue, mais elle ne peut le faire seule. C'est pour cela que nous avons voulu ancrer ce forum dans le contexte de la Présidence française de l'Union européenne. Lors de la séance de clôture, le HRVP Borrell et le commissaire européen Varhelyi ont ainsi rappelé les solutions présentées lors du forum, à travers le «Plaidoyer Méditerranée 2030» qu'ont élaboré 150 jeunes de toute la Méditerranée par exemple, qui devait se prolonger au niveau des politiques de l'Union européenne. C'est pour cela aussi que nous avons souhaité associer dès le début les deux grandes organisations méditerranéennes: l'Union pour la Méditerranée, qui mobilise tous les Etats de la région, et la fondation Anna Lindh, tournée vers la société civile, pour qu'elles puissent elles aussi poursuivre le travail entamé - ou continué - à Marseille.
Lors du Sommet des deux rives en 2019, des engagements ont été pris pour faciliter la circulation et la mobilité des jeunes entrepreneurs, des artistes, des universitaires... On constate, aujourd'hui, qu'il y a une nette régression en la matière. Comment expliquez-vous cette situation paradoxale'
Entre-temps, une pandémie mondiale a surgi et a - on le constate partout et pas seulement dans l'espace méditerranéen - ajouté encore un peu plus de distance entre les pays, entre les individus. Des frontières se sont fermées, de nouveaux contrôles, de nouvelles barrières ont été mis en place, réduisant encore un peu plus les espaces de rencontres et de dialogue, mais aussi les possibilités de circuler d'un espace à l'autre. Tous les Etats sont concernés. La mobilité, qui est un enjeu majeur, aujourd'hui, en particulier lorsqu'elle est liée à la formation, à la connaissance, s'est drastiquement réduite. Il y a le sujet des visas, bien sûr, mais je crois que la mobilité ne peut pas se réduire à cet aspect, très important bien sûr pour beaucoup de personnes. Il nous faut, et la sortie de la pandémie nous en donne peut-être l'occasion, réfléchir à des mobilités positives, à un nouveau système circulatoire des talents, des étudiants, des chercheurs, des artistes. La Méditerranée ne peut plus être conçue, du point de vue des pays du nord, seulement comme un rempart, une frontière.
Qu'en est-il de l'issue des «Engagements de Marseille», comme l'environnement, l'éducation, l'inclusion, la culture, l'emploi, l'économie et l'innovation, décidés depuis 2 ans'
Le Sommet des deux rives, en 2019, s'est tenu dans un format hybride, à la fois politique et tourné vers la société civile, et dans un format géographique qui était celui du «5+5» c'est-à-dire la Méditerranée occidentale. Plusieurs projets sont nés à ce moment-là et des engagements ont été pris en faveur de l'environnement, l'éducation, l'économie, etc. Trois ans plus tard, alors que la pandémie nous a tous durement frappés, le président Macron a souhaité poursuivre cette dynamique dans une double dimension: à la fois en la centrant davantage sur les sociétés civiles, autour des thématiques qui nous rassemblent, et en l'élargissant, car parler d'environnement ou d'économie doit se faire dans un périmètre plus large. Nous avons donc identifié les thématiques les plus positives et fédératrices, celles qui permettent de surmonter les divergences et nous avons construit le Forum des mondes méditerranéens des 7 et 8 février autour d'elles: l'environnement, l'emploi et l'innovation, l'inclusion et les solidarités, l'éducation et la formation, la culture et le patrimoine, le rôle des territoires face au changement climatique. Sur ces sujets, les défis sont partout les mêmes, que l'on soit à Alger ou à Marseille, à Alexandrie ou à Naples. Prenons l'exemple de la pollution plastique, un fléau sur les trois rives de la Méditerranée. Face à ces défis, ces urgences, nous avons voulu rassembler à Marseille ceux qui inventent des solutions, à travers leurs projets et leurs initiatives, par- delà toutes les difficultés que nous connaissons. Et cela a marché: plus de 100 projets de toute la Méditerranée ont été présentés, notamment des projets issus du Sommet des deux rives qui, depuis, ont grandi, se sont développés. Nous avons ainsi voulu montrer que, au-delà des mots, des engagements pris, il y avait une réalité, des progrès, des solutions, des résultats, et que tout cela était le fruit de multiples actions conjuguées et en particulier du rôle des acteurs des sociétés civiles: entreprises, universités, territoires, artistes, ONG, acteurs locaux, etc.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Brahim TAKHEROUBT
Source : www.lexpressiondz.com