Je ne peux pas «dire» Sénac sans convoquer son élève et «lecteur», en l'occurrence Hamid Nacer-Khodja, tellement leur destin est lié au point que l'un ne va pas sans l'autre dans un tourbillon poétique incroyable. Le premier a ressenti comme un appel messianique, en poésie bien sûr, pour brutaliser son destin, qui aurait pu être autre, dans ce geste ultime de prendre à bras-le-corps cette terre algérienne, la «profonde terre du verbe Aimer», selon la belle formule de Nacer-Khodja, comme étant la sienne, en épousant sa cause, ses malheurs, sa renaissance en juillet et ses lendemains obscurs. Le second, poète racé, faut-il le préciser, est doté d'un sens de l'analyse hors du commun et d'une mémoire prodigieuse.Sénac, Jean-sans-Terre, est né de père inconnu, d'une mère espagnole. Plus tard, il sera reconnu par son beau-père, qui lui donnera le nom de Sénac. Cette naissance, qui n'est pas dans la norme sociale, l'a très certainement prédestiné à être ce poète brûlant du verbe quêtant la reconnaissance ambiante et se réalisant à travers ses luttes contre les démons de la poésie. Il a été enseignant ; il aurait pu le rester, vendeur d'alphabet jusqu'à la retraite. Et le trépas. Sa maman a tout fait pour le détourner de l'aventure de l'écriture, sans succès. Ce déchirement du «non-père», vécu comme un drame intérieur, Sénac l'a trouvé auprès de Camus, avec lequel il coupa net, ou auprès de Char, qu'il considéra comme un créateur de génie. Du reste, Sénac a tenté un roman, lui le poète de la démesure et de la cassure, Ebauche du père, éd. Gallimard, 1989, dans le sens où il fit l'impossible pour «finir avec une enfance» sans repère et sans raison. Sa poésie ne vient-elle pas de cette tragédie d'un être étêté '
Nacer-Khodja, son alter ego, voulait également dynamiter une enfance, surtout une adolescence, sans relief, nulle d'indice. Ce poète pluriel a porté comme un boulet du condamné cet espace-temps comme «un cri immense», que nul ne pouvait entendre, car ce cri était d'une discrétion absolue. Maladivement timide, il n'a pas vécu son enfance/adolescence comme ceux qu'il côtoyait à l'école ou au lycée. Il se disait lui-même «boute-en-train» dérisoire, car son regard intérieur n'était pas réglé au diapason de l'autre. Nacer-Khodja ne se voyait pas comme «eux» ; il leur était invisible, fantôme sans impact et sans relief. Cette incapacité à être dans la «meute» le faisait horriblement souffrir, au point où son refuge (son esquif '), choisi par lui naturellement, se matérialisait dans la dissipation de l'écriture. Quel est donc cette écriture qui permet au «non-être» de se «promouvoir» sinon la poésie, à l'image d'un Arthur Rimbaud, cet inassouvi du verbe '
Jean Sénac a choisi clairement une destination têtue, l'Algérie comme terre du chant et du labour, et la poésie comme phare et charrue. Il aurait pu rester à Paris et jouir d'une vie de bohême, comme beaucoup en ce temps-là. Il aurait pu être une voix/une voie autorisées, à l'instar de ses contemporains en poésie. Il a préféré cette terre algérienne, à qui il voua une passion immodérée, à qui il se sacrifia corps et âme, car il croyait qu'après la révolution, le temps était venu de chanter l'amour. Que le «citoyen de beauté» était sorti du maquis, pour construire des lendemains de profonde fraternité. Dès 62, Sénac a côtoyé les sommets ; il se sentait utile à son pays ; il a été un des initiateurs de l'Union des écrivains algériens (avec Mouloud Mammeri et Kaddour M'hamsadji) ; il a été «conseiller» à l'éducation nationale ; il a fait partie de ceux qui ont remis debout la bibliothèque universitaire d'Alger. Ce fut un «temps épique qui n'a plus rien d'épique».
Je disais que Hamid Nacer-Khodja s'est blotti dans les bras de la poésie ; il en avait besoin, un besoin charnel. À 17 ans, il était déjà un poète confirmé. Il est loisible de (re)sentir cet aspect dans son unique recueil, Après la main, édité par un autre poète Lazhari Labter. De nos jours, il faut du courage pour éditer (de) la poésie, un genre devenu mineur. C'est à cet âge là qu'il fit la connaissance de Jean Sénac. Un poète qui souhaitait rencontrer un autre poète ! Quoi de plus naturel, en somme ! La rencontre se fit. Et quelle rencontre ! Elle donna lieu à un duo poétique qui, au fil du temps, prit de l'ampleur, jusqu'à l'assassinat de Sénac, en 1973. Dans sa «cave-vigie», Yahia el Wahrani se fit lacérer le corps par des coups de couteau répétés. Sénac a prophétisé sa mort. «À la merci d'un cran d'arrêt», écrivait-il du temps où la nuit vampirisait son corps.
Jean Sénac avait compris que la poésie (lui) était salutaire. Etait-il un gourou ' D'aucuns le voyaient sous cet angle. Alors qu'en ce temps-là, des poètes, ivres de leur jeunesse, passionnés par la tentation poétique, lui tendaient des poèmes taillés au burin, pour un jour meilleur. Ces jeunes Algériens, réunis dans une anthologie parue dans les années 70, entourant Sénac comme un père en poésie, ont connu des fortunes diverses. De mémoire, je peux citer Djamel Imaziten, Rachid Bey, Djamel Mokhnachi, Hamid Nacer-Khodja, et d'autres. Certains ne sont plus de ce monde, hélas. D'autres sont éparpillés ici et ailleurs. Le but de Jean Sénac était de mettre en place une force de frappe poétique, capable de dire l'Algérie, de dire l'Homme dans sa dimension d'Homme et d'ouvrir l'espace algérien au chant de l'espérance éternelle.
Hamid Nacer-Khodja s'est orienté vers l'ENA ; c'est là où je l'ai connu au milieu des années 70. J'en parlerai un de ces jours de cette rencontre fertile en écriture. Cadre de l'administration, il travaillait beaucoup ; il ne lésinait pas sur l'effort ; ses collègues peuvent en témoigner. Chef de daïra, il se retrouva en prison, lors de la fameuse opération «mains propres», alors qu'il n'avait absolument rien à se reprocher. Question de mektoub, me disait-il bien plus tard. Néanmoins, il n'a jamais cessé de chercher la voie/voix dans les textes, principalement ceux de Sénac, au point où il fut LE spécialiste incontesté de ce poète tragique. Nacer-Khodja fut une véritable encyclopédie vivante ; il disposait dans sa bibliothèque de documents inédits, de livres rares, et archivait tout ce qui touchait à Sénac, à Camus, à Mammeri, et autres. Cet espace de parole ne me suffit pas, aujourd'hui. Je reviendrai dans une autre chronique sur ces deux icônes de l'écriture algérienne. Je laisse Jean Sénac dire le mot de la fin : «Je n'ai rien renié/J'avais quitté l'estrade/Je reviens/Tout est là : la ferveur populaire/Les poignées de bouse/L'éclat des glaires vaniteuses/La lassitude/Le chant/Intact sur les tracés enfouis/Toujours tout à recommencer/Tout à suivre/Le miracle inlassé et les tendons durcis/Bonne route, poésie fidèle, bonne route !»
Y. M.
P.S. J'ai reçu la nouvelle du décès de l'ami Rachid Lamri, comme un coup de fusil. Il y a quelques jours, lui et moi avons rigolé comme des larrons en foire. Aujourd'hui, il n'est plus là : bon vent cher Rachid. Et sincères condoléances à ta famille et tes proches.
Youcef Merahi
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Youcef Merahi
Source : www.lesoirdalgerie.com