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«Je suis Algérien à part entière» La dernière interview du professeur Pierre Chaulet



«Je suis Algérien à part entière»                                    La dernière interview du professeur Pierre Chaulet
Dans un entretien qu'il nous avait accordé, resté inédit, le professeur Chaulet s'exprimait au sujet de la place des Européens qui se sont engagés dans la lutte de Libération nationale et refusait d'enfermer ces militants dans leur origine, comme cela a été souvent le cas. Nous publions ici l'interview en hommage au défunt.
-Les Algériens d'origine européenne jouissent-ils pleinement de leur citoyenneté algérienne '
Je n'ai pas qualité pour répondre au nom de cette catégorie de citoyens.D'ailleurs, je trouve discriminatoire de citer les personnes en fonction de leur origine, ce qui était une pratique coloniale. Parle-t-on des Algériens d'origine turque ou kurde ou tcherkesse ou maltaise ou andalouse ' Il se trouve que, historiquement, le peuplement colonial, constitué à la suite de l'occupation française du pays au XIXe siècle, a laissé en Algérie des descendants dont certains ont choisi non seulement de participer à la lutte de Libération nationale, mais aussi de s'intégrer à l'Algérie indépendante, dans le respect des valeurs culturelles et civilisationnelles de la nation, en participant à leur place et selon leurs compétences aux tâches de l'édification nationale ainsi qu'aux débats et aux luttes politiques, professionnelles ou syndicales, avec les autres Algériens et comme d'autres Algériens.
Pour ma part, depuis l'indépendance, j'ai joui pleinement de la citoyenneté algérienne qui m'a été reconnue dès 1963, conformément aux principes contenus dans l'appel du 1er Novembre 1954, renouvelés dans la Charte de la Soummam en 1956. Il faut souligner que dans l'histoire générale de la décolonisation, l'Algérie est le premier pays à avoir offert la citoyenneté et la nationalité aux personnes issues du peuplement colonial qui accepteraient l'égalité des droits et des devoirs de tous les citoyens.
C'est ainsi que je suis devenu fonctionnaire de l'Etat algérien en qualité d'enseignant puis de professeur de médecine, que j'ai été élu à la première Assemblée populaire communale de la ville d'Alger, et élu comme vice-président de l'Observatoire national des droits de l'homme, puis chargé de mission pour la santé auprès du chef du gouvernement. Ces engagements m'ont valu d'être menacé de mort, comme d'autres Algériens au cours de la décennie noire, et un exil de plus de 4 ans. A mon retour, ayant pris ma retraite, j'ai participé bénévolement à l'enseignement universitaire et apporté ma contribution d'expert OMS et de consultant en santé publique au ministère chargé de la Santé et au Conseil national économique et social. Je m'excuse de raconter tout cela parce que je n'aime pas parler de moi, mais je le fais pour vous confirmer que je suis un citoyen algérien à part entière.
-L'engagement de ces Algériens «d'origine européenne» en faveur de l'indépendance de l'Algérie est-il reconnu par l'histoire officielle ' Si ce n'est pas le cas, pourquoi, selon vous '
Tout d'abord, je voudrais bien savoir ce qu'est l'histoire officielle. Il y a épisodiquement, à l'occasion de dates anniversaires, des rappels historiques plus ou moins complets. On lit maintenant de plus en plus souvent des témoignages d'acteurs de ce bouleversement social et politique énorme qu'a été la Révolution algérienne. Il me semble que l'engagement de la petite poignée de militants issus de la minorité de peuplement colonial ou de la minorité juive d'Algérie n'est ni mieux ni moins connue que l'engagement et le sacrifice de milliers d'autres militants anonymes, hommes et femmes, des villes et des campagnes. C'est la tâche immense des historiens de rétablir les faits, de recouper les témoignages et d'écrire la véritable histoire sociale de la Révolution. Progressivement, ce travail est en train de s'accomplir.
-Mais il y a le cas de Félix Collozi'
Ce militant anticolonialiste a été condamné aux travaux forcés à perpétuité en raison de sa participation à la lutte de Libération nationale. C'est à ce titre que la nationalité algérienne lui avait été reconnue. Il a été déchu de la nationalité algérienne par décret présidentiel en 1968, apparemment pour des raisons politiques, puisque, à ma connaissance, il n'a pas mené d'action subversive contre l'Etat ni préconisé l'assassinat d'autres Algériens. Je pense que son cas mérite d'être pris en charge par les instances ou institutions en charge de la protection, de la défense ou de la promotion des droits de l'homme en vue du réexamen de sa situation et d'une réparation amplement méritée après plus de 40 ans, alors qu'il vit en Algérie et que je le rencontre chaque fois que nous honorons la mémoire des martyrs condamnés à mort et exécutés.
-Pourquoi, quand on parle d'eux, on utilise souvent la formule «amis de l'Algérie» '
Je pense que c'est le résultat de l'amnésie et de l'inculture politique et historique, entretenues par la dérive «communautariste» de la conception de la nation algérienne, actuellement dominante à l'école et dans la majorité des discours «commémoratifs» officiels. Parmi les amis de l'Algérie, on classe tous ceux qui, tout en gardant leur nationalité d'origine, ont aidé notre lutte : je pense aux amis du réseau Jeanson et aux autres amis de Belgique, de Suisse, d'Allemagne, souvent qualifiés de «porteurs de valises» ou encore de «porteurs d'espoir». Cette classification est commode pour certains de nos compatriotes, souvent encore attachés à une conception étroite et réductrice de la nation algérienne, qui n'était pas celle des rédacteurs de l'Appel du 1er Novembre 1954. Cela évite d'avoir à considérer ces personnes non seulement comme des concitoyens, mais aussi comme des compatriotes, égaux en droits et en devoirs, subissant les mêmes contraintes et participant aux mêmes espoirs et aux mêmes combats que les autres Algériens. Mais heureusement, les pratiques sociales dépassent les préjugés idéologiques et la vie, comme l'Algérie, a des visages multiples.
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