Le Temps d'Algérie : En quoi consiste ce rapport '
Eric Denécé : Ce rapport n'est qu'un document d'analyse et de propositions. II dresse un état des lieux lucide et critique du renseignement français, depuis l'organisation des services jusqu'au contrôle législatif, et émet des préconisations. Mais ce sera au parlement, après échange avec l'exécutif, de décider de ce qui doit être fait en fonction de ces propositions. Certaines seront sans doute retenues, d'autres non, d'autant qu'une loi sur ce sujet ne pourra être votée avant 2015.
En quoi est-ce une démarche inédite/importante '
Ce n'est pas la première fois qu'un rapport parlementaire est consacré au renseignement. Toutefois, celui-ci incarne un tournant majeur. En premier lieu, il a été impulsé par le président de la commission des lois, Jean-Jacques Urvoas, qui se passionne pour le sujet.
En second lieu, ce texte n'a pas pour but principal de condamner les services, mais au contraire de mieux inscrire leur rôle dans le fonctionnement de la démocratie et de leur reconnaître une légitimité qui leur a souvent fait défaut par le passé. C'est capital.
Ce rapport est par ailleurs le signe explicite que le parlement français commence enfin à s'intéresser aux questions du renseignement. L'Assemblée devient force de réflexion et de proposition en ce domaine, ce qui est totalement nouveau.
Elle exerce dorénavant ses responsabilités dans ce domaine pour lequel, pendant longtemps, elle n'avait jamais manifesté un grand intérêt, laissant sa gestion à l'exécutif. C'est donc une avancée supplémentaire de notre démocratie.
Quelles sont les grandes propositions formulées dans ce rapport '
Trois idées forces ressortent particulièrement de ce texte :
- l'affirmation qu'il convient d'attribuer davantage de moyens aux services de renseignement français, qui sont souvent moins bien dotés (budgets et effectifs) que leurs alliés occidentaux ; et qu'il faut leur permettre d'être plus agressifs dans la lutte contre les réseaux terroristes et criminels sur le territoire national (adaptation de leur cadre d'action légal) ;
- le rappel que leurs activités doivent être intelligemment contrôlées par le parlement. Cela signifie que le système actuel de suivi des services n'est pas satisfaisant, mais aussi qu'il ne faut pas en arriver à un contrôle excessif, qui revient souvent à neutraliser l'action des services.
L'une des propositions phare est la mise en place d'une loi cadre définissant les missions des services de renseignement ; une autre est la création d'une nouvelle commission parlementaire de contrôle, avec des pouvoirs renforcés mais non exorbitants ;
- la nécessité de poursuivre, voire de corriger, les réorganisations lancées depuis le début des années 1990, qu'il s'agisse de la coordination de la communauté du renseignement français ou l'organisation des services.
Ce rapport est-il très critique à l'égard des services de renseignement français '
Bien sûr, il l'est, mais en partie seulement, pour la bonne raison que l'essentiel des dysfonctionnements du renseignement français vient de l'incompréhension qu'a le politique de cette activité.
Les services de renseignement français sont de bonne qualité, en raison de la motivation, de l'abnégation et des compétences des femmes et des hommes qui les animent. Mais nous pouvons encore améliorer notre système, en mettant l'accent sur la formation, les moyens et, surtout, sur la sensibilisation des politiques et des parlementaires qui doivent avoir une meilleure connaissance du domaine.
Toutefois, il faut reconnaître que l'affaire Merah incarne les lacunes issues de la réforme du renseignement intérieur effectuée en 2008 et la tendance à l'arrogance de la nouvelle Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Il est important de corriger ce comportement fâcheux qui se révèle contre-productif, en particulier quand ce service fait preuve d'incapacité à appréhender un terroriste présumé, déjà connu de lui'
Quelles sont les limites de ce rapport '
Bien qu'il soit très utile et positif, ce rapport présente certaines limites. Ses propositions pour remédier aux lacunes du renseignement intérieur sont très minces. De même, en matière d'action, il ne clarifie pas la question de la frontière entre les opérations spéciales et les opérations clandestines. Enfin, il n'évoque quasiment pas la question de la cybersécurité, qui prend une importance de plus en plus importante dans nos sociétés développées.
Par ailleurs, ce rapport répond à une problématique actuelle, celle à laquelle nous sommes confrontés depuis 2001. En revanche, il ne formule aucune réflexion, aucune prospective : quelles seront les menaces futures ' Quelles évolutions attendre ' Comment préparer nos services aux défis à venir ' Cela manque cruellement.
Quid de la coopération internationale en matière de renseignement '
Ce rapport ne concerne pas directement la coopération internationale, bien qu'il y fasse allusion. Afin de lutter efficacement contre le terrorisme, il est en effet indispensable que la coopération avec les services de renseignement étrangers, notamment algériens, soit renforcée. Les politiques, les parlementaires, les services eux-mêmes en sont bien conscients et s'y emploient déjà.
L'intervention militaire française contre les groupes terroristes au Sahel a été l'un des moments forts du développement de cette coopération entre Alger et Paris. Les compétences des services des deux pays sont complémentaires, car nous avons chacun nos points forts et nos points faibles. Face à la montée en puissance des menaces extrémistes qui menacent nos deux pays, nos intérêts se rapprochent et la coopération est donc indispensable.
Quelles sont les motivations politiques d'un tel rapport '
Les motivations sont variées. Une première réforme du renseignement avait été lancée en 2008 par Nicolas Sarkozy. Elle était nécessaire et a été utile. Mais certains aspects de cette réforme devaient être revus, notamment l'organisation du renseignement intérieur. D'autres aspects déplaisaient au nouveau gouvernement socialiste, en particulier le rattachement du coordinateur national du renseignement à l'Elysée.
Enfin, ce rapport doit être placé dans le cadre de la récente publication du Livre Blanc sur la Défense et la sécurité nationale, qui entérine la poursuite de la réduction des budgets et du format des armées françaises. Je crains que l'intérêt porté au renseignement - comme d'ailleurs aux opérations spéciales - serve à masquer l'appauvrissement constant de notre outil militaire'
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mounir Abi
Source : www.letempsdz.com