Mohamed Massen, artiste plasticien bien connu dans le paysage artistique algérien a décliné une exposition en solo au centre des loisirs scientifiques de l'Etablissement arts et culture de la wilaya d'Alger (5, rue Didouche Mourad, Alger) du 20 avril au 6 mai 2013. Il l'a affublée d'un titre ambigü tout en empruntant une technique peu usitée, celle de l'installation (ou environnement). Nous l'avons interviewé pour plus de précisions sur le sujet.
La NR : Vous exposez «De faim... et d'ennui», une installation, technique rare dans ce que nous avons l'habitude de voir en Algérie, parlez-nous plus et expliquez-nous aussi, pourquoi ce titre ' Mohamed Massen : D'abord, pourquoi ce titre ' Tout simplement, je suis parti d'une assertion de l'artiste plasticien, philosophe et écrivain contemporain français Jean Dubuffet qui affirme : «Sans pain, l'homme meurt de faim et sans art, il meurt d'ennui». Phrase lancinante à ce propos qui retint mon intérêt et m'incita à en transposer le contenu en langage visuel. Le moyen le plus adapté que j'ai retenu est la technique de l'installation, technique qui a l'avantage d'être rare dans l'habitude artistique algérien. L'installation (appelée également environnement) se constitue, tout en étant éphémère, d'objets qu'on ne peut qualifier de pures sculptures et qu'on peut situer à même le sol, au mur ou au plafond, l'espace d'exposition étant intégré à l''uvre et les visiteurs pouvant parfois intervenir dans des séquences d'interactivité animées par l'artiste. Dans le cas de «De faim...et d'ennui», j'ai fait intervenir des visiteuses qui ont bien voulu accéder à ma demande de cocher sur un registre mis à leur disposition des recettes culinaires à base de pain rassis. L'étonnement céda très vite place à l'engouement et la récupération des recettes a été très fructueuse. Quelle a été votre démarche ' Comme vous le savez, je suis un chineur, un récupérateur impénitent d'objets, de matériaux de rebut et de brimborions divers que je recycle pour en faire des propositions d''uvres s'interrogeant sur elles-mêmes et interpelant le sens critique du public. J'utilise le langage des objets qui épouse souvent une thématique soulevant des questions sociales, voire sociétales. Lors de mes raids de glane à travers les décharges (souvent informelles) qui constellent le paysage urbain, je n'ai pu rester insensible à la multitude de sachets en plastique contenant du pain rassis et parfois même de la viennoiserie, voire de la pâtisserie, qui ont fini par moisir et devenir irrécupérables même pour alimenter du bétail. Cela m'a donné l'idée de concocter une installation où le pain ' qui fait actuellement l'objet d'un débat récurrent- tiendrait l'exergue. Concernant la seconde proposition de l'assertion de Dubuffet («...et sans art, il meurt d'ennui»), je jetais mon dévolu sur une kyrielle d'encadrements en bois dont les toiles avaient disparu que j'ai acquise dans des brocantes. Pour illustrer la faim, j'ai confectionné à partir de composants métalliques et de matériaux divers trois sculptures (de 150 à 180 cm de hauteur), des sortes de graphismes dans l'espace ayant une configuration anthropomorphe, tenant chacune un sachet de pain rassis dans une attitude famélique et pleine de tristesse. Pour exprimer la seconde proposition de l'assertion, j'ai confectionné trois sculptures du même acabit tenant un pinceau hors d'usage et en berne. Les six sculptures se détachent sur un fond où sont accumulés plus de cent sachets de pain rassis d'une part, et d'autre part des cadres vides fixés au mur dans un inextricable désordre. Vous avez également placardé au mur des tôles circulaires peintes en noir assorties d'éclaboussures gestuelles en rouge soulignées d'écritures blanches. Que vouliez-vous exprimer à travers ces 'uvres' Ces subjectiles metalliques circulaires (une quarantaine) sont des couvercles de fûts d'huile de moteur d'automobile récupérés dans les rebuts d'un atelier de serrurerie. Ils sont peints en noir et représentent l'or noir qui contribue à honorer les échéances de la facture alimentaire du pays, les éclaboussures rouges signifiant la vitalité, le sang, la vie. Pour animer cette gestualité chromatique, j'ai tout simplement inscrit en blanc (couleur de la lumière) des aphorismes, proverbes, assertions et pensées d'auteurs illustres glanés au gré de mes lectures. Ils sont dédiés au partage avec les visiteurs et ont été choisis pour la force de leur impact intellectuel comme : «Partir c'est mourir un peu, rester c'est mourir beaucoup» de Rachid Mimouni. «J'ai beau savoir écrire en français, je ne sais pleurer qu'en kabyle» de Jean Amrouche, «Pour juger, il faut comprendre et quand on a compris, on n'a plus envie de juger» d'André Malraux, «La culture c'est comme le parachute, quand on n'en a pas, on s'écrase», de Pierre Desproges ou «Lorsque vous prenez la parole, ayez pitié de ceux qui vous écoutent», proverbe africain. C'est d'ailleurs pour illustrer ce proverbe que toutes mes sculptures n'ont pas d'oreilles. No comment. Indépendamment des six sculptures décrites ci-dessus, vous avez également exposé trois autres sculptures. Quelle en est la motivation ' Ces trois sculptures déclinées selon le même process sont une sorte de focus accomodant sur des vérités criantes que j'ai voulu parodier. L'articulation volumétique se veut quasiment idéographique dans la mesure où elle présente les caractéristiques d'une graphie plastique porteuse de sens. J'adopte d'ailleurs le même langage pour toutes les sculptures intégrées à l'installation. La même plasticité y est déclinée, elle est caractérisée par l'usage de matériaux propres à conférer aux 'uvres la transparence que requiert leur intégration harmonieuse à l'ensemble de la scénographie. La première de ces trois sculptures est titrée «Bouchkar'art», elle représente un individu de 1.95m de hauteur et s'inspire du langage populaire fustigeant les nouveaux riches ayant fait spontanément fortune. La «chkara» (sac en jute) qu'il porte à la main droite et, étrénant avec fierté une cravate en soie made in Italie, est prise entre les machoires de trois pièges à animaux (à renard, à rat et à oiseau). Cette composition burlesque signifie qu'on finit tôt ou tard par être attrapé quand on caresse assidûment l'opacité de l'indu enrichissement (spéculatif et sans cause). La seconde est également une graphie de l'espace, elle représente un singe se balançant à une branche. Elle illustre un adage africain mentionné sur le socle : «Plus le singe monte haut, plus il montre son derrière», sagesse d'Afrique quand tu nous tiens! La troisième, enfin, figure un footballeur dans une posture acrobatique, transposition plastique d'une réflexion de mon cru : «Ce n'est pas le sportif qui est tordu, c'est le sport». No comment. D'une cruelle actualité. Dernière question : quel a été le but de votre démarche ' J'ai cherché la pertinence dans la subversion des formes et des attitudes, alliée à une démarche gnomique scripturale enrichissante, les maximes, les proverbes, assertions, sentences et saillies étant, au même titre que les subjectiles, le fruit d'une glane assidue au long cours de mes croisières livresques rythmant le tempo de mon travail par la multiplicité des résonnances qui en émanent. La dérision qui imprègne mon propos restitue un reflet tantôt drôle, tantôt acide de notre quotidienneté. «Le Khort'art» (*) que je décline me permet, avec un zeste d'ironie et un chouia de détachement, de conférer à ma création un substrat allégorique et métaphorique brut de décoffrage. Dans bien des cas, cependant, mon langage emprunte un versant plus subliminal des choses. Un dernier mot, peut-être ' Pour ne pas rester sur ma faim et en guise de mot de la fin, je précise que l'usage de l'objet dans mon langage plastique, bien qu'ayant ses exigences d'objectivation, me laisse le loisir de mieux objecter. Et c'est ce qui me motive sans toutefois verser dans un mimétisme à la mode, celui de «l'indignez-vous». (*)Barbarisme que m'inspire le titre d'un texte concernant mon travail paru le 20 avril 2013, dans un quotidien national de notoriété titré : Splendeur de la «Khorda».
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Lamia S
Source : www.lnr-dz.com