«L'imagination gouverne le monde.» Napoléon Bonaparte
J'ai fini par renoncer à me rendre à Alger-Centre depuis une décennie bientôt. Non pas que je n'aime pas ce lieu où se rencontrent tant de destins divers et où se côtoient tans d'accents différents mais le fait est là: je n'aime plus Alger. Et cela pour plusieurs raisons. D'abord, elle n'est plus conviviale comme au temps des terrasses de café et des bars à kémia. Elle a perdu cette douceur de vivre jusqu'au fin fond des nuits d'été, à l'heure du dernier trolley pour Ben-Aknoun où la seule violence à relever étaient ces invectives lancées par des pochards titubants. Bacchus a lui-même perdu la partie à Alger au profit des dealers de drogue douce. Et puis, les costumes ont bigrement changé! Ce n'est plus Alger sur Méditerranée mais El Djazaïr sur golfe Persique! Mais, comme dit la chanson du coucou, ce n'est pas tout, ce n'est pas tout! Il faut aussi déplorer l'absence de toilettes pour les gens esclaves de besoins naturels tout comme on peut déplorer la disparition de vieux amis qui, comme moi, se sont retirés dans leurs lugubres banlieues pour ne pas voir «çà». Mais ce qui me décourage le plus à faire le trajet vers le Centre pour effectuer une démarche bureaucratique, c'est la densité de la circulation. C'est comme un fait exprès: on fait tout pour décourager le visiteur à faire un petit pèlerinage à El Bahdja, à faire un tour du côté du Novelty pour y retrouver le fantôme de Momo déclamant avec emphase ses propres élucubrations ou bien celui de l'anonyme vieux vendeur de violettes qui venait proposer à des consommateurs éméchés le seul objet qu'il cultive: la tendre et discrète violette. Non! Les embouteillages monstrueux qui s'installent aux portes de la cité des Ait-Mezeghena n'est pas à mettre au seul compte des points de contrôle qui ralentissent un peu le flux ininterrompu de véhicules de tout gabarit comme il ne faut pas pointer du doigt le port d'Alger qui attire vers lui les monstrueux poids lourds venus des 48 wilayas. C'est en restant pris dans ces embouteillages, otage d'un conducteur impuissant ou d'un transport public défaillant que l'on ressent la toute-puissance du lobby des importateurs de véhicules. Cinquante années après l'Indépendance, toujours pas une voiture fabriquée sous la voûte du polygone étoilé! Il faut le faire! Et ce sept avril, l'embouteillage a dépassé toutes les mesures. Déjà, en sollicitant les services d'un taxi clandestin (dans notre cité, c'est un pléonasme que de dire un taxi clandestin: ils sont tous clandestins!), celui-ci, sous sa casquette de faux ancien émigré et derrière ses lunettes de soleil qui voilent un regard plein de malice, m'avertit: «Si c'est pour Alger, c'est niet! Il y a un embouteillage monstrueux. J'ai refusé plusieurs clients!» Je le rassurai en le priant de m'emmener vers Rouiba où j'avais un rendez-vous. Il accepta et nous démarrâmes. C'était vrai! Dans les sens province-Alger, les véhicules étaient quasiment à l'arrêt: même la route vers Dar El Beïda était gelée. Rien ne roulait. Le conducteur, qui était un vieux loup de la route, me dit: «Il doit sûrement se passer quelque chose sur Alger. Ce n'est ni un accident, ni une inauguration ni un zèle excessif des contrôles.» Il avait allumé la radio pour avoir des informations: sur les ondes, un bureaucrate vantait dans une langue de bois pure souche, les projets mirifiques entrepris dans sa wilaya. Cela devait rouler sûrement pour lui et les siens. Pour ne pas m'embarquer dans une discussion politique stérile avec mon compagnon, je lui proposai trois éventuelles causes à une telle constipation de la circulation: ou bien c'étaient les vendeurs de l'informel qui effectuent une marche pour réclamer d'être inscrits à la sécurité sociale, ou bien c'étaient des chasseurs d'outardes qui étaient revenus réclamer leurs fusils de chasse confisqués au temps de DaVelaïd; ou bien, tout simplement, c'était la Safex qui organisait une exposition de toutes les variétés de patates cultivées de par le monde: celles qui résistent au froid, à la chaleur, à la sécheresse, au doryphore, au mildiou, au phylloxera, aux inondations, aux tremblements de terre, à l'article 120, à la démagogie... il paraît même que nos chercheurs sont en train de travailler à la variété qui résiste à la spéculation. Je leur souhaite du courage, car le chemin sera long!
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com