
«J'ai toujours été contre la censure»Présent aux XIVes Rencontres cinématographiques de Béjaïa, le président du Fdatic est venu, outre sa participation au Béjaïa Film Laboratoire, dédicacer son dernier ouvrage, La littérature dans les cinémas arabes. Dans cet entretien, il évoque avec nous aussi, son prochain livre intitulé La guerre d'Algérie dans le cinéma mondial, mais aborde, bien entendu, les sujets actuels qui fâchent, notamment en relation avec le gel des fonds et la censure récente qui a frappé le film de Faycal Hammoum, Vote off et nous donne son avis d'averti sur la question...L'Expression: Vous êtes à Béjaïa pour dédicacer votre nouvel ouvrage, le troisième, intitulé La littérature dans les cinémas arabes. Pourriez-vous nous en parler'Ahmed Bedjaoui: On dit souvent par exemple dans le cinéma algérien qu'il n'y a pas beaucoup d'adaptations de romans, mais j'en ai listé presque une centaine. Il y en a beaucoup plus que l'on ne le croit. La relation entre littérature et cinéma est plus dense qu'on ne le croit. C'est un livre collectif que j'ai dirigé avec un chercheur français qui s'appelle Michel Cerceau qui était un des membres actifs de la revue Cinéma Action et qui est un ancien professeur d'université à la retraite.Donc vous parlez de plusieurs pays arabes'Oui. Chaque pays arabe est représenté par un critique de cinéma qui parle de son pays. On a parlé des cas de chaque pays. Notamment des livres de Naguib Mahfouz qui a été adapté, moi j'ai traité d'Assia Djebar comme cinéaste et Mouloud Mammeri qui a été beaucoup adapté et qui a écrit des scripts. Les autres pays arabes sont la Tunisie, le Maroc, la Palestine, l'Egypte, l'Irak, le Liban et la Jordanie. On a eu des correspondants d'un peu partout. On a parlé aussi de la problématique de la langue. On a essayé de combler ce vide, cet espace de malentendu qui laisse entrevoir pas assez d'adaptations ou trop, ou encore que le cinéma ne s'appuie pas sur des scénaristes littéraires. On a voulu traiter de tout cela par pays et montrer aussi que le cinéma arabe a adapté des oeuvres internationales. Le cinéma égyptien a été adapté par exemple trois fois. De l'époque où il y avait des mouvements de gauche avec Kamel Salim. Ils prenaient des livres marxisants pour appuyer leur combat politique. C'est aussi un livre qui a la particularité de rassembler à la fois des articles en français quand ils ont été écrits en français et en arabe pour ceux qui ont été écrits en arabe. Le livre a été préfacé par Azzedine Mihoubi en sa qualité de scénariste. Michel Cerceau a fait aussi un très bon papier sur l'adaptation des contes et les légendes etc...On croit savoir que vous avez un autre livre en chantier...J'ai un autre livre effectivement qui est maintenant bouclé. Il est à l'imprimerie. C'est un livre beaucoup plus ambitieux. C'est une monographie de 700 pages qui s'appelle La guerre d'Algérie dans le cinéma mondial. Il contient environ 1000 fiches. C'est un document de recherche signé exclusivement par moi cette fois. C'est un peu le prolongement de Cinéma et guerre de libération qui eut pas mal de succès. J'ai eu l'idée de sortir ce livre qui est à la fois un livre d'analyse critique aussi bien sur le cinéma algérien que français, car je voulais montrer que le cinéma français n'avait pas couvert la guerre d'Algérie ou avait fui les scènes de guerre et en même temps le cinéma algérien avait construit un mur de marbre qui l'avait éloigné de la finesse de l'historiographie. J'ai cité énormément de films et j'ai continué à chercher, et en cherchant, j'ai découvert plein de films étrangers qui abordent la guerre d'Algérie dont des films chinois, américains et on aperçoit que la guerre d'Algérie a été un événement majeur dans le cinéma mondial, jusqu'à récemment encore avec des films comme Loin des hommes etc. Il y a encore des films qui traitent de la guerre d' Algérie. La particularité de cet ouvrage est dans le fait que le livre se veut une monographie chronologique et séquentielle c'est-à-dire que je me suis basé sur plusieurs chapitres, notamment sur les prémices au premier chapitre, autrement tout ce qui a été fait sur le Mouvement national, mais avant mai 54. Ensuite il y a un autre chapitre relatif aux cinéastes de la liberté jusqu'à 1962, Sétif et le cinéma, ensuite les wilayas etc. J'ai fait des chapitres aussi sur les pieds-noirs, les rapatriés, sur l'OAS. C'est un livre qui se veut exhaustif et pas du tout exclusif. On n'a exclu aucun film. Il y a des introductions et des statistiques, avec énormément de photos et d'images. Cela a demandé 3 ans de travail.En votre qualité de président du Fdatic, qu'en est-il aujourd'hui des cinéastes qui n'ont pas encore reçu leur subvention' Le ministre de la Culture a démenti la rumeur du gel lors d'une conférence qu'il avait animée à Alger... Damien Ounouri a encore fait état de ce cas de gel en l'annonçant ici à Béjaïa. Quelle est votre réponse à ce sujet'Avant de venir à Béjaïa j'étais en vacances mais j'ai entendu parler de cela bien sûr, y compris à Oran. Je suis passé au ministère et on m'a confirmé que les lettres étaient bloquées. Ces lettes s'adressent au producteur et ont pour but de lui annoncer combien il a obtenu comme aide. Ce qui permet de signer les contrats de subvention. Nous avons fait trois réunions auparavant. Il y a des lettres qui ont été rédigées pour annoncer aux gens le résultat des délibérations. Elles ne sont pas parties. J'ai donc demandé pourquoi. On a, semble-t-il, donné l'ordre de surseoir à leur envoi.Moi je ne travaille pas au ministère, je ne peux que me renseigner et dire de quoi il retourne. On dit qu'il n'y a pas d'argent. Ces instructions viendraient de plus haut que le ministère de la Culture. On a demandé à ce que l'argent du fonds ne soit pas utilisé et d'attendre jusqu'à la loi de finances prochaine, c'est-à-dire la fin de l'année. Cela est l'information que je détiens et qui demande à être confirmée. A la limite on donne une partie, mais là effectivement tout est gelé.On devait donner des compléments à des films qui étaient un peu bloqués et qui en avaient besoin. Il y en avait une dizaine. Il fallait débloquer des situations. Pour 10, voire 20 millions de dinars, les cinéastes pouvaient terminer leur film, je citerai juste comme ça, Abdelkrim Bahloul et Karim Moussaoui.On a essayé d'aider des porteurs de projets qui avaient du sens, mais là maintenant, ils se retrouvent bloqués encore plus, puisqu'ils attendaient cet argent de manière urgente pour mettre soit en chantier leur film ou l'achever. Belkacem Hadjadj aussi était dans le même cas. Je ne sais pas quoi dire. Il est évident qu'on ne va pas continuer à se réunir, tant que cette affaire n'est pas réglée. J'espère. On m'a dit que le ministre avait déposé un recours auprès du Premier ministre pour obtenir des financements et débloquer cette situation. Car l'argent ne manque pas.Donc, comment expliquez-vous tout ce remue-ménage'Dans cette situation de crise, le ministère des Finances aurait donné instruction de ne pas toucher à cet argent tant que les comptes publics n'étaient pas assignés et qu'il n'y voyait pas clair. Peut-être qu'ils attendent que le pétrole remonte ou je ne sais rien... Je pense que le ministre de la Culture fait beaucoup d'efforts pour débloquer cette situation. Il y a des films avec de grosses équipes comme le film de Ben Badis. Qu'allons-nous faire avec ces gens-là' Beaucoup de films sont bloqués, y compris les projets de certains jeunes comme Damien Ounouri avec son film La dernière reine d'Alger qui est un très beau projet. On a voulu aider à l'émergence d'un jeune cinéma. Et puis, tout d'un coup au moment où les gens commencent à se prendre en confiance, surtout qu'ils ne demandent pas grand-chose, il y a ce gel... Ce n'est pas les films à gros budget qui m'intéressent car c'est du fantasme tout ça, c'est fictif. C'est dramatique aujourd'hui de ne pas accompagner le jeune cinéma.Cela veut dire que l'Algérie a nettement reculé...Oui. Personnellement, j'ai commencé ma carrière il y a 50 ans. Je suis rentré à la cinémathèque en juin 1966. J'ai connu le Fdatic en tant que membre puis comme président, dans différentes commissions, même dans les années 1990, je n'ai jamais connu cet affolement. Je ne comprends pas cette fébrilité. Les finances publiques ne sont pas dans un état tel qui puisse justifier le fait qu'on fasse de la culture le premier secteur à sacrifier. J'espère que la raison va retrouver sa voie et qu'on reviendra à une vision plus juste. L'Algérie a besoin de son image. Si on arrête tout, l'Algérie aura toujours besoin de son image. On est en train d'inverser les priorités.Vous pensez quoi du gel de la parole comme diraient certains, après celui des fonds, avec l'interdiction de diffusion au RCB du film de Faycal Hammoum'J'aurai aimé le voir pour donner mon avis. J'ai des infos contradictoires. On me dit qu'il n'y a pas eu d'interdiction formelle. Dans l'absolu, je me suis toujours opposé à toute forme de censure. A l'époque- j'ai été conseiller de cinq ministres, souvent, ceux-ci venaient vers moi comme dernier rempart à propos de tel ou tel, jamais la censure n'a opéré. J'espère que ce n'est pas la première fois qu'elle va être appliquée, car ce sera encore désastreux pour le cinéma algérien. Mon opinion est très claire. Je comprends qu'à la télé, les gens disent que tel film ne doit pas passer, car ça rentre dans les foyers, mais au cinéma vous faites une démarche, vous prenez vos jambes et vous allez dans une salle de cinéma, personne ne vous oblige d'aller voir tel film, si cela ne correspond pas à votre sensibilisé vous n'êtes pas obligé d'y aller. Le cinéma est une liberté en soi, c'est une option, alors la censure ne sert à rien, elle est bête et totalement injustifiée.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : O HIND
Source : www.lexpressiondz.com