
Se battre pour l'identité et la culture d'un quartier en mobilisant ses codes culturels et son patrimoine, ses sons et ses images? El Houma, projet culturel et citoyen localisé à Hussein Dey (Alger), se lance dans l'aventure, entre création et questionnements.Là où ça se passe, ça ne paie jamais de mine, en général. Faudra contourner un lavage-auto, prendre une pente, un peu boueuse, entre quelques constructions anti-architecture, pousser un portail vert sombre, s'engager dans la cour surplombée par l'ambition du béton urbain et, enfin, convaincre le gros et réfractaire chat gris de céder le passage : la porte s'ouvre et avec son sourire de gros timide, qui ne se soigne pas, Farid, Aka Diaz, te balance son «merh'ba kho». Bienvenue à la plate-forme El Houma, au coeur de Hussein Dey, quartier algérois mi-périphérique, mi qui se cherche.Un sac de frappe de boxe colorié, customisé par des gars du quartier, marque le centre d'un local où s'éparpille une cuvette de WC abandonnée là, des flyers du projet avec des photos de Youcef Krache, une paire de gants de boxe, un masque totémique peint de Serdass, avec notamment une mention de Moh 44, des bouts de photos, graffitis, calligraphies murales, mandole reposé sur un canapé vert, un tirage au coin d'une photo en noir et blanc de la cité pas très tranquille de Léveilley, El Maqariya, quartier de Farid Belhoul. «Ici, on est toujours en travaux», lance-t-il à la vue du barnum ambiant dans ce local avec mezzanine. Un peu à l'image d'un projet toujours en construction, en évolution.AncrageEn vie, surtout. «Quand j'ai commencé à préparer mon album El Houma, il y a sept ans, j'avais fait beaucoup de recherches sur mon propre quartier, Hussein Dey : c'est quoi notre langage d'ici, nos moyens de transmission d'une génération à une autre, nos expressions? Alors m'est venue d'abord l'idée, avec d'autres, de créer un média alternatif, populaire, avec les acteurs du quartiers, faire une web-radio ou une web-TV, pour parler de tout cela, pour archiver le langage et l'histoire de Hussein Dey, ses anecdotes et ses expressions artistiques, pour faire surtout parler les acteurs de ce quartier», se rappelle Farid, du mythique groupe de rap de Hussein Dey, justement, MBS, le micro brise le silence, pour ceux de la génération sacrifiée des années 1980-90 qui s'en rappellent encore, la bande de copains du lycée qui ont vite grandi en donnant les plus beaux morceaux de rap algérois.Les M'hand, Redouane, Yacine, Rabah, Hadjira, qui, déjà, de «houmet tchawaleq hatta la gare», scandait «houmeti l'Hussein Dey» (mon quartier Hussein Dey, morceau datant de 2001). Le projet mûrit dans la tête de Farid et de ses amis du collectif citoyen et artistique Azart Prod : «Avec le temps, on voulait un ancrage, rendre physiquement existante une plate-forme, créer un lieu de rencontre, d'échange autour de la culture populaire.On ne voulait pas rester dans le virtuel, explique Diaz. Souvent, les jeunes des quartiers ne se sentent pas concernés quand on leur parle d'une certaine culture, l'officielle, celle des espaces fermés, élitiste, ils se sentent en décalage, ils se disent : ?'ce n'est pas ma place . Alors ici, tout le monde se croise dans cet espace de jeunes tagueurs du quartier aux Ultras du NAHD, les rappeurs, les vidéastes amateurs ou artistes, les musiciens.»PasserellesL'idée prend définitivement forme aussi grâce à cette rencontre entre deux mondes de la culture pop algéroise, le rap et le chaâbi, fusionnés lors du tournage du clip de Diaz #Civil fi bled el 3askar (un civil au pays des militaires) : la réalisation de ce clip, en juin 2015, donne le la d'El Houma comme projet, car pour une première fois, des artistes hip-hop et des jeunes du quartier collaborent ensemble, mêlant aussi bien les styles musicaux du chaâbi et du rap que les ambiances : Diaz déclamant lors d'une qaâda chaâbi rythmée au mandole.Cet espace polymorphe de rencontre et de travail (et détente si on veut taper dans le sac de frappe !) a vu le jour en s'appuyant sur quelques relais régionaux nécessaires à son lancement, réunis en fonction des contacts et des besoins : des partenaires investis dans les médias et la création comme médium de citoyenneté, de vivre-ensemble et d'expression de la jeunesse entre les deux rives de la Méditerranée (tels que l'association culturelle marseillaise Momkin, le réseau international de narrations interactives StoryCode ou encore l'association L'Orage dédiée à la création sonore). Mais aussi grâce à CCFD-Terre Solidaire, à Paris, qui encourage la création de la jeunesse à travers des activités multimédias et en espaces publics comme outil de vivre-ensemble et de citoyenneté à travers le Maghreb et le Machreq et entre ici et là-bas.C'est ainsi que le pendant web du projet El Houma, le site elhouma.net comme plate-forme artistique et participative, a été créé et lancé après plusieurs va-et-vient entre Alger et Marseille, entre formation et conception, pour aboutir à l'actuel site internet, prolongé par une web-radio de proximité avec aussi des débats et surtout de la musique («la playlist s'étend de Zahouania à Pink Floyd», assure Diaz) et une web-TV made in Hussein Dey, médias à l'état embryonnaire qu'on peut «capter» sur YouTube ou SoundCloud.A l'automne 2015 l'une des fondatrices de l'association L'Orage, débarquait de Marseille pour un mois à Alger afin d'aider à concrétiser les envies de potentiels contributeurs de la plate-forme et d'acteurs culturels comme la Meute Littéraire, association de lecture et de diffusion de la littérature. En parallèle, une collaboration se noue avec l'association Cinéma et Mémoire et favorise la rencontre entre lycéens et street-artists.Enregistreur ou caméra en mains, des membres d'Azart Prod tâtent le terrain spontanément pour enrichir la plate-forme. D'autres liens se tissent vers les scènes artistiques d'une pop' culture qui garde encore les lettres de noblesse du mot populaire et ne s'est pas encore vidée de son sens politique pour ne devenir que pur divertissement : en Tunisie, au Maroc, en Egypte... et en Grèce, où la création est aussi synonyme d'une révolte contre un système européen entre délitement et répression. La plate-forme web permet ainsi de publier des créatifs et militants venusNAHDUne ouverture sur le monde à partir de ce petit local. «Tout le monde passe par là, poursuit Farid avec un geste du bras qui embrasse l'espace du local. Artistes confirmés ou pas, jeunes ou moins jeunes, s'échangent leur expériences, l'un montre comment on monte une vidéo, l'autre mettra à disposition sa plume ou son instrument de musique. On échange beaucoup, le quartier adhère, les autorités nous laissent tranquilles».Le rappeur est particulièrement fier d'avoir en soutien de leur projet les Ultras du NAHD, le club de football de Hussein Dey. «Ce sont de véritables créatifs, ils mélangent eux aussi dans leurs chansons de stade rap et chaâbi, on est loin de l'image des supporters violents et casseurs. Ce sont des étudiants, des artistes du quartier qui ont imposé respect et fair-play dans les tribunes. Ils peuvent calmer tout un stade rien que par leur présence. Ils ont le respect du quartier, ils veulent en donner une bonne image», raconte Farid.Une bonne image, ce n'est pas seulement de cela dont ce quartier, haut lieu du metal, du rap et du flamenco algérois des années 1980-90, en a besoin. «Cette plate-forme, dans sa version atelier et dans sa version web, est aussi une manière de dire que ce quartier à une vie, une histoire», plaide Diaz. «On le regarde de loin, ce quartier, comme si les gens n'y habitaient pas, comme s'il n'y avait pas tout ce patrimoine immatériel, ces salles de cinéma, cette histoire culturelle, ces créatifs, ces artistes? Les autorités disent : ?'allez, tout cela, c'est ce que la France coloniale a laissé ! Comme si rien n'avait existé entre 1962 et aujourd'hui. Ils ont sauté une étape.Aujourd'hui, les hôtels jaillissent de partout à Hussein Dey, ils veulent en faire un quartier d'affaires, mais ils ont demandé l'avis de personne.» Diaz parle calmement, malgré la colère qui gronde, la déception de voir se défigurer sa houma. Il évoque le tracée du tramway qui a tailladé en profondeur et en longueur le coeur historique de Hussein Dey et la rue Tripoli. En rasant tous les arbres : «Une chanson du chaâbi ne disait-elle pas ?'hussein Dey et ses nombreux arbres !», s'accordent à dire les habitants nostalgiques de cette périphérie algéroise qui, comme toutes les autres extensions d'Alger, peine à trouver sa vocation.VillageSa vocation, mais aussi son identité parasitée par cette appellation imposée par la France coloniale en reconnaissance du dernier Dey d'Alger qui a livré la ville à la conquête. En attendant, les jeunes amoureux du NAHD préfèrent faire abstraction et font exploser leur créativité : on a vu, lors de la dernière finale de la Coupe d'Algérie comment les murs de Hussein Dey se surpassaient en dessins et tags en l'honneur du Milaha, fanions, poteaux, trottoirs, voitures, etc., tout était aux couleurs rouge et jaune de l'équipe qui allait affronter le MC Alger, la puissante Mouloudia. Et ni l'échec devant le MCA ni la polémique du slogan «Touche pas à mon président», arboré par les joueurs des Sang et Or, n'ont poussé les Ultras à régler leurs comptes avec l'équipe.Au contraire, les joueurs ont été honorés par leurs supporters au stade Ben Siam. Un beau geste de fair-play. «Hussein Dey est spécifique, car elle n'a pas souffert de la pression démographique, atteste un vieux habitant de la rue Boudjemaâ Moghni, ex-Parnet. On vit une certaine paix ici par rapport aux quartiers surchargés du centre-ville». «Tout le monde se connaît, personne ne prend le dessus sur l'autre, c'est un grand village où les gens se respectent entre eux, malgré les différences», appuie Farid dans le local d'El Houma, qu'il veut ouvrir à toute cette génération de jeunes du quartier en manque d'espace, d'air.«Nous n'avons pas d'endroits pour nous, je parle en général de la situation ici dans notre pays, 3aychin f'diq, et en même temps il y a plein d'endroits abandonnés. Seuls s'activent dans ce domaine les spéculateurs de l'immobilier, les gars du fric. Alors il faudra que nous aussi on s'investisse dans cette question des espaces, mais autrement, avec une pensée derrière ; des artistes à Alger, comme des pionniers, à l'image d'El Panchow, et ailleurs dans d'autres villes, on a commencé par la rue, c'est par là qu'il faut commencer pour se réapproprier les autres espaces».Farid préfère rester optimiste - pas le choix - il voit comment les défilés lors des victoires du football ont quelque part fait sauter le verrou d'interdiction des manifestations publiques. «Ils ne peuvent interdire la fête, ni le foot, c'est un très bon prétexte, imaginez qu'on puisse libérer encore plus les énergies comme ça», espère t-il. Justement, en parlant d'avenir, Diaz, qui prépare la sortie de son album-livret à la fin de l'année, lâche : «L'objectif, pour le futur, c'est qu'à partir d'ici, de ce local, d'autres collectifs pourraient ouvrir d'autres lieux, ailleurs, dans d'autres quartiers.»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Adlène Meddi
Source : www.elwatan.com