Notre ami, notre camarade, notre frère Abdel'alim Medjaoui est mort au petit matin du 22 aout. Il est mort comme il a vécu, calmement, sereinement. Abdel' alim Medjaoui, c'est une vie extraordinaire, faite d'engagement, d'honneur, de dévouement, de fidélité à ses principes, une vie glorieuse comme il y en a peu. C'était aussi un homme de courage et un intellectuel.
Il est mort, deux jours après la journée du 20 aout, celle du Moudjahid.
Abdelalim était un moudjahid.
Le premier novembre 1954 le trouve à l'Université, où il entame des études en médecine en compagnie de Youssef Khatib, celui qui deviendra le colonel Si Hassen de la Wilaya 4 historique et auquel le liera une profonde amitié, toute sa vie durant. Abdel'alim entre dés la première année au FLN. De suite, il organise une école clandestine de "formation aux premiers soins de secours" pour les moudjahidine.Son premier "élève" est Youssef Khatib.
Il envoie, au fur et à mesure qu'ils sont formés, les premiers étudiants et étudiantes secouristes au maquis. En mai 1956 Youssef Khatib regagne lui-même le maquis en Wilaya 4. En aout 1956, à 21 ans, Abdel 'alim Medjaoui, quitte à son tour l'Université et ses études en médecine pour regagner les rangs de l'ALN, en Kabylie, dans la Wilaya 3. Il y crée un service de santé où travailleront avec lui deux autres étudiantes, parmi les premières maquisardes.
En 1957, le groupe du service de santé est encerclé. Ils soignent et ils n'ont donc pas d'armes. Ils sont capturés. C'est ensuite un long chemin de souffrances, de tortures, aussi inutiles que barbares dira-t-il (1) puisque son rôle était de soigner.Il est condamné à 5 ans de prison. Il passe de prison en prison pour aboutir au terrible camp de Lambèse. Il témoignera de tout cela plus tard, avec ce style qui lui ressemble, soucieux de vérité, empreint de modestie, de gravité et aussi avec humour. Il est libéré du camp à la fin de sa condamnation en septembre 1961.
Il n'a qu'un but, continuer de servir le pays, Il veut terminer ses études de médecine. Il les reprend un bref temps à Bruxelles grâce à une bourse de l'UGEMA("Union générale des étudiants musulmans algériens"), puis à Alger où il est de retour dès l'indépendance.
C'est alors la crise de l'été 62. Elle le marque.L'organisation des étudiants, l'UGEMA est secouée, elle aussi, par cette crise.Abdel'alim Medjaoui est profondément démocrate. Il s'engage, dans le mouvement étudiant, avec ceux qui en son sein, défendent l'autonomie de l'UGEMA contre toute tutelle politique.
Il est élu à la direction de la section d'Alger de l'organisation étudiante, lorsque celle-ci devient UNEA (Union nationale des étudiants algériens). C'était à ce moment-là, les étudiants communistes qui militaient pour une organisation étudiante"autonome, démocratique, et indépendante". C'est, là, probablement la raison pour laquelle, il donne, à ce moment , vers 1963-64, son adhésion au PCA, comme d'autres étudiants de ses amis,issusde l'ALN-FLN: Djelloul Nacer, Noureddine Zenine, Bachir Hadjadj. Il dira plus tard dans un interview (1), avec un sourire et son honnêteté si entière, que c'était peut-être là potentiellement contradictoire au souci d'autonomie de l'UNEA revendiqué mais que "l'époque était particulière".
Mais il continue surtout, parallèlement, ses études en médecine, côte à côte toujours avec son ami, Youssef Khatib, le colonel Si Hassen, lui aussi revenu à l'Université malgré toutes les sirènes et les tentations du pouvoir. Il est en quatrième année de médecine et prépare le concours d'internat lorsque le coup d'Etat du 19 juin 1965 le surprend alors qu''il est devenu membre de la direction nationale de l'UNEA. C'est, nous l'avons dit, un démocrate, il rejette le coup d'Etat, le condamne comme l'ensemble de la direction de l'UNEA. Celle-ci est alors contrainte de continuer à diriger en clandestinitéle mouvement étudiant.
Abdel'Alim Medjaoui est un homme de devoir, de parole donnée. Il quitte de nouveau ses études de médecine, probablement la mort dans l'âme mais la conscience claire.
Il est de nouveau arrêté en 1966. Il est incarcéré à la prison d'El Harrach. Il sera libéré un moment, sur sa demande, pour passer des examens en médecine. Il interrompra ensuite, de nouveau, ses études pour rejoindre ses compagnons de l'UNEA.
La logique de son engagement, après le 19 juin 1965, le mènera politiquement d'abord à adhérer à l'ORP ("Organisation de la résistance populaire") qui se crée en résistance au coup d'Etat puis au PAGS ("Parti de l'Avant-garde socialiste").
Après Octobre 1988, l'ouverture démocratique le trouve, souriant, après une si longue marche, comme membre de la direction de ce parti. Mais il ne renonce pas aux études universitaires. Comme il ne peut plus les poursuivre dans la médecine, il s'oriente vers des études en économie: il passe une licence et un DEA en économie, la cinquantaine passée.
Abdel'alim était aussi un intellectuel. Témoin d'un siècle plein d'héroïsme, mais aussi de drames, de contradictions, de déceptions, acteur ou observateurde tant d'évènements, il se sentait le devoir aussi de témoigner. Il le fait avec un autre trait de son caractère: scrupuleux, soucieux du détail, minutieux, accumulant de la documentation, celle de première main qui était la sienne, et celle qu'il trouvait dans ses longues recherches studieuses, ce qu'il adorait faire après avoir été trop longtemps privé de cette vie d'étude qu'il affectionnait par-dessus tout. En 1993, en retraite de sa vie politique, il peut enfin commencer à le faire. Il écrit trois livres, "Ce pays est le nôtre" (2000) "Le géant aux yeux bleus-Novembre où est ta victoire " (2007). "N'est-il d'histoire que blanche ?" (2021-deux tomes) Ces livres n'ont pas eu encore l'audience qu'ils méritent. Mais Abdel'alim a le temps, celui de l'Histoire.
C'est Abdel'alim Medjaoui comme tout le monde le connait, comme chacun peut en témoigner. Mais il y a aussi celui que je connais, moi. Lorsque je l'ai connu, à la première réunion que nous avions eue, il s'était retiré pour prier. Il avait cette bonté profonde, naturelle que lui donnait sa foi en Dieu. Il était issu d'une famille d'Oulémas. Son père était Imam. Je me souviens de sa peine profonde et inconsolable à la mort de son père.Il était sa boussole.
Il n'a jamais cherché à avoir un quelconque avantage pour lui-même, injustifié mais qu'aurait pu excuser son histoire, comme l'ont fait bien d'autres, hélas. C'était aussi sa manière de protéger le nom glorieux de moudjahid. Son modeste appartement, dans une rue étroite d'Alger, lui suffisait. Mais surtout il avait la plus grande richesse, le plus grand bonheur, celle d'une femme merveilleuse de douceur, qui l'avait accompagnée, discrète, avec patience et tendresse dans toutes ses épreuves. Baya, trouve aussi, ici, notre hommage. Ce qu'il a été, il l'a été aussi grâce à toi.
Repose en paix mon ami, Abdel'alim. Tu n'as pas démérité. Et il fallait le faire dans cette époque si dure.
Que Dieu ait ton âme.
(1) Interview de Abdel'alim Medjaoui https://www.youtube.com/watch?v=a6LTYM16iTs
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Djamel Labidi
Source : www.lequotidien-oran.com