Docteur Omar Zemirli,
professeur en ORL et CCF
L'hommage que j'ai l'insigne honneur de rédiger concerne une femme camarade d'études puis collègue en médecine, amie et s?ur dans la vie.
Que le souhait de ma fille et le v?u de celle qui était ma camarade puis collègue, amie et s?ur pour toujours se réalisent.
Ce fut d'abord le souhait de ma fille, celui de rendre hommage à une femme après plusieurs rendus aux hommes et le v?u de mon amie et s?ur Lila qui incarne l'âme de son père chahid de notre sacrée révolution du 1er Novembre 1954.
J'ai fait la connaissance de celle qui était la jeune fille Lila Chouiter étudiante en médecine à la faculté mixte de médecine d'Alger, sur les bancs des amphithéâtres des services hospitalo-universitaires du CHU Mustapha-Pacha lors des modules des stages cliniques d'externat les années soixante-dix.
C'était une jeune fille pleine de grâce et de charme, avec beaucoup de tact et de classe à l'instar de l'éducation de nos s?urs algériennes et avec cette particularité algéroise dans la manière de se comporter, de discuter avec son agréable et bel accent algérois.
Je ne voyais alors en elle que l'étudiante intelligente, studieuse et celle qui obtenait de très bonnes notes dans les différents examens. Elle était entourée et appréciée par deux de ses camarades avec qui elle formait un trio inséparable et sont restées amies pendant de longues années.
L'insouciance due à la jeunesse et les préoccupations du moment de réussir ses études ne permettaient pas de connaître la force et la faiblesse de caractère des uns et des autres, les souvenirs du passé qui les habitaient, les épreuves qui les ont forgés, qui les ont marqués et qui les suivront jusqu'à la fin de la vie.
La jeune Lila Chouiter faisait partie de ces enfants qui ont vécu, subi et furent victimes de la salle guerre. Elle était l'une des principales actrices parmi ses frères et s?urs auprès de son père Chouiter Mohamed dit « Mohamed Ziri», grand révolutionnaire chahid de la révolution.
Les années passent et le passé révolutionnaire de son père et de Lila, devenue médecin spécialiste en ophtalmologie, mère de famille, ne pouvait rester enfoui, le devoir de mémoire l'interpelle et, comme dit l'adage, tôt ou tard la vérité finit par être révélée un jour.
À l'instar du chahid p'tit Omar qui, lui, avait 13 ans, la p'tite Lila n'avait que 8 ans quand elle fut victime la première fois de la sauvagerie de la soldatesque des paras de Bigeard. Le jour de l'arrestation de son père, elle subit un traumatisme psychologique et physique, agressée et jetée du deuxième étage de leur maison ; par chance, elle fut sauvée au prix de multiples blessures dont des fractures «des os propres» du nez et une plaie de la peau qui ont nécessité une opération chirurgicale sur l'os du nez et des sutures de la plaie qui a entraîné une cicatrice, séquelle indélébile qui prouve, s'il en faut, la véracité de son récit.
«Ses faits d'armes» ou plus précisément de transporteur d'armes tels que pistolets, balles, courrier mis au fond d'un panier couverts de légumes, ont duré tant que l'activité militante de son père relevant de la Zone autonome d'Alger se déroulait à Alger.
Elle poursuit son récit captivant et poignant : «Mon père fut capturé et condamné à mort en février 1958, jour de la naissance de ma s?ur Souad, il fut gracié et libéré en 1960, il continua son combat avant de rejoindre un jour le maquis du côté de Tablat au lieudit Zouata. »
Lila, avec plein d'émotion, les yeux inondés de larmes, se remémore les circonstances qui ont motivé le départ de son père au maquis : « Dans la ferme que ma famille occupait à Bouzaréah, ma mère, en allant puiser de l'eau du puits, découvre des cadavres dont le criminel était un colon ultra-raciste. Mon père ne pouvait rester sans réagir, dans pareille circonstance et c'est tout naturellement que la loi du talion lui fut appliquée, ?il pour ?il, dent pour dent. Il se vengea en exécutant l'assassin et rejoignit le maquis. » Ce fut l'année 1961.
Lila poursuivit son récit : « Nous étions obligés ma mère, mes frères et s?urs de quitter la ferme et nous nous réfugiâmes chez des amis et des parents. Nous changions chaque nuit de domicile. » Lila, par reconnaissance, cita les amis, tantes et oncles qui les ont hébergés, un par un, «je ne les oublierai jamais ».
Tant d'événements enfouis dans son cerveau, elle qui avait « gros sur le c?ur » voulait tout faire surgir et le raconter comme un volcan en furie.
60 ans après, sa mémoire ne lui a pas fait défaut. Elle se rappelle des moindres faits et gestes de son père et de ses paroles qui, à chaque fois, l'encourageait quand elle devait accomplir une mission ou la consolait quand elle était triste quand il partait pour des opérations secrètes.
Elle ne peut oublier le dernier jour où elle avait vu son père. Le hasard a fait, elle qui allait devenir ophtalmologue, qu'elle eût une conjonctivite et son père lui nettoyait avec de l'eau bouillie, tiédie.
Elle se rappelle que son père avait remis une somme d'argent à sa tante Houria pour les soins. « Il m'embrassa sur le front, il quitta la maison, je ne l'ai plus revu.»
Lila poursuit son récit en narrant les circonstances de la mort de son père : «Un 5 mars de l'année 1962, lui et un groupe de moudjahidine sont tombés dans une embuscade du côté de Tablat au lieudit Zouata. L'armée française avait déployé un important arsenal de guerre disproportionné, faisant appel à l'aviation et aux hélicoptères. Malgré la faiblesse de l'armement, nos vaillants moudjahidine avaient tué un nombre important de soldats français. Le courage, la détermination et la combativité du moudjahid Chouiter lui ont permis d'abattre un hélicoptère de combat et ses occupants. Il se replia du champ de bataille pour aller se réfugier dans une cache. Il fut dénoncé par un harki. Capturé, il subit des tortures atroces pendant 3 heures jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Pour la soldatesque qui venait de subir d'importantes pertes et un hélicoptère abattu, elle ne pouvait accepter leur défaite. Soldats sauvages qu'ils étaient, ils ne pouvaient que l'achever sans tenir compte et sans se soucier qu'il s'agissait d'un crime de guerre.
Deux semaines après le 19 mars 1962, fut signé par la délégation du FLN et celle du côté ennemi le cessez-le-feu en Algérie. »
Lila Chouiter est née au quartier Télémly, au 35 avenue de la Robertsau, elle est la quatrième d'une fratrie de 8 enfants, deux frères et 6 s?urs.
Elle a fréquenté l'école primaire François-Geay, puis fut admise au lycée Omar-Racim (ex-Gautier) jusqu'en première. Elle a fait sa classe de terminale au lycée Frantz-Fanon. Elle était brillante dans toutes les matières. Elle obtient son bac avec la mention bien. Sa très bonne moyenne lui a permis de s'inscrire aux études de médecine à la Fac de médecine d'Alger. Pendant son cursus de premier cycle en médecine, elle était une étudiante appliquée dans ses stages pratiques et appréciée par ses maîtres et ses encadreurs. Elle a toujours obtenu d'excellentes notes dans les différents modules.
La moyenne générale de son premier cycle clinique lui a permis d'être classée 4e sur 1 200 étudiants de sa promotion.
Elle choisit sans hésitation la spécialité d'ophtalmologie.
Elle était, pendant 4 ans, résidente dans le service d'ophtalmologie dirigée par le Pr Bouayad au CHU Maillot de BEO. Au terme de la validation de ses 4 années de stage clinique et des examens semestriels, elle passa l'examen national de spécialité qu'elle obtint haut la main en 1979. Le sésame en main lui permettait de poursuivre sa carrière hospitalo-universitaire. Elle fait le choix de s'installer en cabinet privé dans le quartier populaire de Soustara, au 54 rue Debbih-Chérif. Elle ferma son cabinet pendant deux ans afin d'aller se perfectionner en France dans certaines nouvelles techniques chirurgicales nouvellement introduites en Europe et aux Etats-Unis.
EIle rouvre son cabinet qu'elle transforme en clinique d'ophtalmologie ambulatoire. Par devoir de mémoire à son père dont elle ne peut oublier le dernier jour où elle le vit pour la dernière fois, Elle baptisa sa clinique Chouiter Mohamed au nom de son très cher père chahid dont elle était sa petite Lila. La clinique fut inaugurée officiellement par Monsieur le Ministre des Moudjahidine, en présence des anciens moudjahidine et anciennes moudjahidate et les membres de familles et les collègues et amis.
Lila a su allier sa vie professionnelle et sa vie familiale, épouse, mère de famille, elle eut trois garçons qu'elle a élevés, éduqués, instruits, tous universitaires.
Parallèlement à sa vie professionnelle et familiale, elle se consacra à des ?uvres caritatives et sociales.
Elle était présidente d'honneur des non-voyants à qui elle a apporté son expertise dans «le braille » en l'informatisant et en équipant une bibliothèque.
Elle fut honorée et décorée par le président de la République en 2008 en sa qualité de fille de chahid, enfant ayant subi les affres de la guerre et ayant, adulte, contribué à la promotion de la santé en Algérie.
Elle se porta volontaire pour répondre à la demande des patients nécessiteux qui sollicitaient par voix de la radio de la Chaîne 3 dans une émission très médiatisée animée par le journaliste Salim Sadoun.
Actuellement, Lila est toujours en activité, elle ne ménage aucun effort pour répondre à la demande de ses patients et continue à s'occuper des nécessiteux venant des quatre coins du pays.
Gloire et éternité au chahid Mohamed Chouiter dit « Mohamed Ziri » et tous les chouhada de notre sacrée révolution de Novembre 1954.
Longue et heureuse vie à la p'tite Lila, enfant de la guerre devenue la grande dame, le docteur ophtalmologue Lila Chouiter de l'Algérie, libre et indépendante.
O. Z.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : LSA
Source : www.lesoirdalgerie.com